Le nouveau tabou

22 Déc
Je n’ai pas l’habitude d’épancher ma vie personnelle en public, encore moins par écrit dans les réseaux sociaux; sauf, bien sûr, si c’est pour illustrer un propos précis et utile, comme «évitez une certaine cordonnerie».

Mais.

Je viens de passer une session à analyser Proust et comment, d’une expérience individuelle, une loi universelle peut être tirée, et comment toute loi universelle transcende les strates sociales, etcetera, etcetera— d’ailleurs, je vous jure que ma première résolution de 2011 est de cesser de parler de Proust à tout bout de champ et d’utiliser les tirets — comme ceci— à outrance dans mes billets des Langues Sales— et, dernièrement, j’ai croisé assez de gens aux prises avec le même problème pour me prouver que ma vie personnelle mérite parfois d’être partagée.

Alors voici: je crois qu’il n’y a plus beaucoup de tabous, au niveau de la vie privée.

Tu es polygame? On voudrait suivre ta vie à la télé. Tu es nymphomane? Tu fais un bon personnage de série télé. Exhibitionniste? Tu peux rentabiliser ton problème en te filmant, en laissant «par mégarde» quelqu’un publier la vidéo en ligne et en te servant de la rumeur pour devenir une star. Homosexuel? Tu es hipster branché et on te veut comme meilleur ami. Célibataire? On veut te voir régler le problème devant une caméra.

Toujours célibataire?

Ça, par contre, c’est louche.

On croirait qu’elle est révolue, en ces temps si sexuellement épanouis, cette époque où toute jeune femme non-mariée était déjà socialement considérée comme une vieille fille déplorable. Pourtant…

Je ne sais pas s’il vous est déjà arrivé d’être célibataire assez longtemps pour que, en écoutant votre meilleur(e) ami(e) vous parler de ses problèmes de couple et en essayant de l’aider, vous vous fassiez répondre «tu peux bien parler, toi…».

Assez longtemps pour que votre petite sœur adolescente dont le couraillage vous inquiète vous dise «qu’est-ce que t’en sais, toi, des gars?».

Assez longtemps pour que, à un souper de famille, lorsqu’une tante éloignée vous dit «fais-toé vite un chum, ta mère a l’a hâte d’avoir des p’tits enfants», un oncle glousse en marmonnant «HÉ BOY, pas sûr de t’ça, moé!» en se faisant donner des coups de coude entendus en dessous de la table.

Assez longtemps pour ne plus oser présenter personne à qui que ce soit, pour ne plus emmener personne chez soi, par peur qu’amis, famille et colocs le prennent comme un gage de sérieux, de durabilité, qu’ils laissent échapper d’horribles «oh» et «ah» pleins de sous-entendus, qu’ils rendent toute simplicité, toute subtilité impossibles.

Assez longtemps pour que vous redoutiez les partys de famille des fêtes où, encore, vous allez passer la soirée à écouter vos matantes faire des messages subtils du genre «est lesbienne, c’t’actrice là, j’pense. Ça me dérange pas, moé, les lesbiennes, même que ça me dérangerait pas si quelqu’un de proche m’annonçait qu’est lesbienne».

Assez longtemps pour que vous vous retrouviez dans des situations comme celle-ci.

Parce qu’un célibataire, c’est bizarre, on n’est pas habitué à ça, on ne sait pas par quel bout prendre ça, où caser ça.

Où est-ce qu’on place un célibataire, dans les soupers entre amis? Pas entre des couples, mais au bout de la table. Dans un mariage? Pas à une tablée de couples, mais à la table des enfants. Dans une sortie entre couples? Eh bien… on ne l’appelle pas. Il n’y a pas de place nulle part pour les célibataires. Il n’y a même pas de catégorie «célibataire» dans l’esprit des gens, parce que ça ne se peut pas, une personne ne peut pas être seule, elle doit nécessairement être casée avec quelqu’un, sinon, c’est dans notre tiroir mental «HOMOSEXUEL/LE» qu’on la case, et ça règle le problème.

Soit c’est ça, soit on tente à tout prix de te matcher.

On te parle tout le temps de la même personne en bien. Ou alors, dans un party, on te présente à quelqu’un avec un clin d’œil et un sourire fendu jusqu’au cuir chevelu, et tu vois dans les yeux de la personne inconnue cette petite étincelle qui ne trompe pas, qui t’annonce, sans équivoque, que tes amis lui ont montré des photos de toi, ont parlé de toi, ont raconté  la fois où t’as dit quelque chose de si drôle, parce que tu es une personne vraiment irrésistible.

Tu as nécessairement besoin d’aide, de leur aide, et tu ne peux pas ne pas être intéressé, parce que tu es célibataire et que, nécessairement, tu n’attends que de voir cette étincelle dans les yeux de quelqu’un pour te marier et vivre heureux  parmi les autres couples heureux, au centre de la table,  loin de celle des enfants, dans toutes les sorties de couples.

Parce que personne ne voudrait vivre seul. Sans personne avec qui aller voir ce nouveau bon film, cette nouvelle bonne pièce de théâtre. Sans personne à appeler à l’annonce d’une bonne nouvelle comme d’une mauvaise. Sans personne qui est nécessairement là à chaque soirée froide d’hiver.

À moins d’être profondément dérangé. D’avoir la lèpre émotive, le cancer généralisé des relations humaines. Parce qu’un célibataire, ça cache nécessairement quelque chose, un squelette dans un placard ou une folle dans un logis.

Alors voilà, bonjour à tous,  je suis célibataire et je suis une mésadaptée sociale.

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