Une mort

22 Jan
Beauté, chaleur et mort. Conception et interprétation : Nini Bélanger et Pascal Brullemans. Assistance à la mise en scène : Manon Claveau.  Décors, accessoires et costumes : Julie Vallée-Léger. Éclairages : David-Alexandre Chabot. Son : Nicolas Letarte. Une production de Projet MÛ, créée et présentée à La Chapelle, du 18 au 29 janvier 2011.

Nini Bélanger et Pascal Brullemans. Une metteure en scène et un auteur dramatique. Un couple. Deux êtres humains ayant vécu ensemble, il y a dix ans, et vivant toujours maintenant, la mort d’un nouveau-né, le malaise de porter ce deuil en soi, de le sentir se heurter au monde qui continue de tourner, aux autres qui ne le vivent pas.

Le projet de départ, la volonté d’explorer l’hyperréalisme, se bute rapidement à la difficulté, en tant qu’artiste, de se dévoiler, de travailler son intimité en tant que matière théâtrale. Se forme alors une démarche sincère, nécessaire: celle de se pencher à la fois sur la mort d’une enfant et sur le malaise engendré par l’exhibition de cette mort. Impudeur volontaire et d’autant plus délicate que Bélanger et Brullemans ne sont pas des acteurs (n’est-ce pas, Christiane Charette).

Sof la Tof et moi avons assisté à la première représentation de Beauté, chaleur et mort, il y a quelques jours. Une première déconcertante. La statique dans l’air était palpable, comme si artistes et public avaient marché longuement sur du tapis, en se traînant bien les pieds, avant de se retrouver là, dans un même espace, sur le point de tendre la main l’un vers l’autre. Devant nous, une scène du quotidien. Dans un salon reconstitué, l’heure du coucher, douce, nonchalante, à voix basse, des deux créateurs et de leurs enfants. Leurs deux enfants ? Deux de leurs enfants ? Sous nos yeux, dans nos mains, un programme. Un Polaroid. «C’est une photo qui est quand même impudique, c’est une photo d’elle, morte, avec Pascal qui lui prend la main», dit Bélanger dans la même entrevue citée plus haut. Beauté, chaleur et mort. Déjà, un choc.

Les enfants quittent la scène, le couple s’expose, s’explique. Une description honnête de leur démarche et de leur histoire. La version simple, dite et redite. Un travail de dix ans, on le sent: un sujet amené, posé, divisé, avec juste la bonne dose de nonchalance, juste la bonne dose de légèreté. Une réponse à dix ans de  «comment ça va» ? Puis, plongeon, sans fioritures, dans la douleur, dans tout ce qu’un «ça va» peut dissimuler.

Si nous ne devons retenir qu’un mot de l’expérience, Sof la Tof vous dirait certainement «silence». Je la laisse s’expliquer là-dessus. Pour ma part, c’est le malaise qui m’a frappée et me frappe encore, que j’ai traîné jusque dans le métro, jusque chez moi, jusqu’ici, devant mon ordinateur, alors que ce même programme, ce même Polaroid, est juste à côté de moi et que je ne sais trop si je dois le laisser face vers le haut. Ah, puis tenez, je vous la montre, cette photo, vous comprendrez.

J’ai donc l’impression de devoir peser mes mots une fois, puis une seconde pour en être certaine, comme si le fait de commenter l’oeuvre –car il s’agit bien d’un objet théâtral– visait personnellement le couple Bélanger-Brullemans. En effet, dans une démarche au-delà de l’hyperréalisme, au-delà de l’autofiction, où le réel est pratiquement déposé sur scène, où est la frontière entre théâtre et réalité?

Un exemple. Lors de la mise en scène des derniers moments de la trop courte vie de l’enfant, mon esprit s’est mis à vagabonder; la minuterie représentant la lourdeur du temps qui passe m’énervait, «quel cliché», me suis-je dit. Un sentiment atroce m’a serré le coeur: de quel droit pouvais-je voir en la scène un cliché? J’avais une vie, un drame, devant les yeux, et j’en étais agacée? Étais-je en train de désacraliser une mort? Une foule d’images m’ont traversé l’esprit. La programmation de TLC, où de tels drames humains sont dévoilés et rediffusés 24 heures par jour. Les vidéoclips, le zapping, les nouvelles en bref sur l’internet. Des articles lus sur la génération Y. J’en suis, de cette génération, je suis une victime des nouveaux médias, ça y est, je n’ai plus d’attention soutenue, les émotions humaines ne me touchent plus quand je les vois en vrai.

Puis, j’ai pensé à André Antoine et au naturalisme, à la réalité mise en scène, aux poules, aux structures de bois qui, sur scène, semblent être de carton, aux perspectives qui semblent être faussées, au constat que, sur une scène, le trompe-l’oeil semble plus réel que le réel. Étais-je plutôt semblable au public d’alors, qui n’y croyait pas alors que rien n’aurait pu être plus vrai? Ai-je donc nécessairement besoin de transposition, de poésie, d’artifice, pour être touchée par la réalité?

Je n’ai pas de réponses, puisque je suis encore embourbée dans ce malaise. En cela, Beauté, chaleur et mort vise juste. C’est du théâtre qui ne répond pas, mais qui se demande, qui suscite le malaise pour mieux l’explorer.

Peut-être Sof la Tof saura-t-elle m’expliquer le silence et donner une forme à ma gêne.

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3 Réponses to “Une mort”

  1. Sof la Tof 22 janvier 2011 à 23:32 #

    La réponse de Sof la Tof :

    Je voulais écrire aussi, mais je me rends compte que mon sujet, le SILENCE, me laisse justement sans mots. Je me contenterai donc de répondre bêtement ici.

    Pour moi, tout le malaise de Beauté, chaleur et mort réside dans sa profonde exploration du silence, de cet espace où les mots ne peuvent être suffisants, puisqu’ils n’existent pas pour décrire. Ce silence, il appartient à la réalité, et une part du malaise qu’il provoque provient certainement du fait que sa transposition théâtrale est inhabituelle, voire problématique.

    Ces silences, ce sont ceux de l’acte sexuel, de la douleur, de l’attente, du quotidien, du deuil et bien sûr de la mort. Des silences envahissants, qui meublent nos vies dans les moments les plus forts comme les plus absurdes. Des silences qui crient, qui injurient la vie pour ne pas nous donner ce qu’il faut pour les vaincre.

    Pour moi, le drame de l’enfant mort est secondaire à l’objet théâtral que nous propose le couple. Ce qu’ils montrent, c’est avant tout leur impuissance, leur incessant périple vers une quête impossible, celle de nommer la mort. Ils mettent en scène la tranquille lutte du quotidien, du vivant.

    Je n’ai pas envie de m’aventurer ici sur le terrain de la critique, pas plus que Marilou-Garou ne l’a fait, puisque le malaise reste trop grand, trop étrange pour s’attarder aux possibles défauts de la mise en scène ou du texte.

    Je vais simplement continuer d’y penser, en silence…

  2. marilou-garou 24 janvier 2011 à 13:09 #

    De toute façon, aucune critique à proprement dire serait en mesure d’expliquer pourquoi j’ai rêvé à cette pièce, la nuit dernière. Elle me hante.

    • Parenthésée 25 janvier 2011 à 23:19 #

      Des pièces comme celle-là je n’en avais jamais vécu. L’impudeur de Nini Bélanger et Pascal Brullemans n’a pas créé un malaise ni un silence chez moi, plutôt une cassure, et beaucoup de questions. Comment est-ce qu’ils ont réussi à faire une oeuvre de leur expérience? Comment est-ce qu’ils se sont souvenus des mots, comment ils les ont trouvés, ces fragments de l’indiscible? Comment est-ce qu’ils peuvent jouer la peine du passé sans verser dans la tristesse au moment présent? Comment est-ce qu’ils font pour jouer soir après soir? Comment est-ce qu’ils feront pour jouer samedi prochain, lors de la date d’anniversaire de cette petite fille perdue?

      Et puis moi, et puis tout le monde, comment on fait pour cacher nos tristesses, pour passer par dessus les épreuves? Et si on ne se cachait pas tous un peu, est-ce qu’on survivrait, est-ce le monde entier serait saturé de pleurs ou serions-nous tout simplement plus humains? J’aurais pu assister à Beauté, Chaleur et Mort, juger, être témoin, extérieure à tout ça. J’ai plutôt accepté qu’on me rentre dedans, qu’on brise ma carapace dans le noir de la salle entourée d’autres humains un peu brisés et on m’a permis de sentir mon coeur exploser. De le sentir, point. D’être un peu plus vivante.

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