Le deuil de l’innocence

23 Jan

PAR: SOF LA TOF

Avec Isabelle Duchesneau, Guillaume Lambert, Mickael Lamoureux, Marie-France Marcotte et Gaëtan Nadeau Mise en mots de Sarah Berthiaume Mise en images Dave St-Pierre Du 20 au 29 Janvier 2011, au Théâtre de L’Esquisse

*À ne pas lire si vous comptez aller voir Moribonds! Gardez-vous la surprise, ça vaut la peine!*

Il y a de ces choses qu’on n’aborde pas au théâtre, de faux tabous qui sont tellement ancrés dans le quotidien qu’on ne pense pas à les placer dans l’espace sacré de la scène tant ils appartiennent au profane. Dave St-Pierre, dans son insatiable quête de la subversion, a une fois de plus puisé dans ce bassin pour construire la mise en scène que l’équipe du Til.T lui a proposé. Son objet? : Ronald McDonald.

On s’attaque donc de plein fouet, de façon magistralement assumée et totalement dérisoire, au divin symbole des années 90, reconnu et connu mondialement, et porté à l’échafaud avec le nouveau millénaire. Par une réflexion jouissive et grotesque, Til.T met la hache dans l’innocence, sous les yeux ébahis de l’enfance effrontée.

Cette enfance, ce sont trois personnages qui vivent avec les figurines grandeur nature de Ronald et de sa femme, comme deux parents bienveillants. Ils sont de la glorieuse époque du M doré, où le Joyeux festin était encore roi dans tout bon foyer. Seulement, la mort du père apporte une vague de déchéance sur la famille – comme ce fût plus largement le cas pour Ronald lorsque la guerre des gras-trans sonna sa belle mort – et les enfants tentent tant bien que mal de faire revivre la magie, en jouant avec les corps éteints dans un bonheur candide et sans limites. Et, bien entendu, plus les corps se refroidissent, plus le trash se fait sentir (et ce littéralement, l’odeur des trois bouteilles de ketchup devenant quelque peu insupportable).

Par des moyens originaux et exclus de toute théâtralité, Til.T explore ici un paradoxe fondamental de notre « société-de-consommation » (personne n’aime utiliser l’expression…). Ils mettent à nu la contradictoire glorification de la malbouffe, de son gentil clown rieur et surtout la passivité des enfants devant toute cette mascarade. Ils nous montrent aussi l’autre côté de la médaille, lorsque McDo a enfin perdu son auréole suite à des dénonciations de toutes sortes – exploitation, calories et autres trucs bien gras – en nous dégueulant toutes les paroles vides de l’empire, ses faux héros, et surtout, encore une fois, la naïveté des enfants, tellement tristes de perdre pour une raison incompréhensible pour eux ce merveilleux paradis jaune et rouge, où les croquettes et les jouets dominent. Ils ont été trahis par leurs parents, qui leur faisait jadis miroiter ce privilège qu’était le McDo, comme lorsqu’on leur a appris que le Père Noël n’existait pas.

Bien entendu, la réflexion sort du cadre du restaurant, et il n’est pas difficile de regarder plus loin pour entrevoir l’énorme blessure de l’enfance elle-même, des mensonges préfabriqués, dont même les adultes sont parfois les victimes.

Moribonds est un spectacle incroyablement dense, qui vous explose en pleine gueule et vous laisse hébété sur votre chaise, dans votre lit, et encore ailleurs le lendemain. J’ai tenté d’en faire un premier « débrouissaillage », comme on dit, mais j’arrête ici le flot de ma pensée pour passer la parole à mes comparses Langues Sales, qui verront dans les prochains jours le spectacle et qui apporteront, je n’en doute aucunement, un regard différent.

Publicités

Une Réponse to “Le deuil de l’innocence”

  1. marilou-garou 27 janvier 2011 à 00:28 #

    Il faut dire que j’ai eu beau éviter de lire cet article avant de voir cette création moi-même, je n’ai pas pu éviter d’en entendre parler. Je n’ai pas su m’empêcher d’entendre des «j’ai failli vomir, apporte de la gomme et du Perrier», des «c’est tellement trash», des «ça gicle, OH QUE ÇA GICLE», ou encore des «plus jamais de ketchup, manne, j’te jure» ; pas pu fermer les yeux sur les titres des critiques (et m’empêcher de lire en diagonale…). Je dois avouer que je me suis assise devant la scène comme devant une arène de combat ultime. J’ai même failli crier «DU KETCHUP! DU KETCHUUUUP!» comme d’autres crient «DU SANG! DU SAAAAAANG!», avec les yeux gros comme ça, prête à trouver la faille et à «varger dedans». Je m’attendais à du «pas d’allure» (devrais-je dire du «mal-pensant» et de l’«indigeste»).

    Je m’attendais à une proposition maladroite, imprécise, voire gratuite, et j’ai donc adopté une attitude attentive, très critique. Et pourtant, j’ai assisté à une création franche, comme tu dis, «magistralement assumée», où le poids des images, des mots, est minutieusement pesé et dosé. Je l’avoue, les œuvres qui se résument à un cri adolescent contre le capitalisme m’ennuient terriblement. Mais Moribonds est loin de cracher du venin-ketchup à l’aveuglette et avec hargne sur les spectateurs. C’est plutôt la vivisection réfléchie d’une icône des années 80-90 (Ronald McDonald aussi bien que la famille papa-maman-trois-enfants qui passe ses soirées dans son Parc), le choc de la collision entre cette icône et notre «société-de-consommation» (comme tu dis) des années 2010 (c’est moi ou Ronald se fait tranquille depuis que McDo vend des pommes tranchées et des salades ? Crise cardiaque ?).

    Les images sont vives et cohérentes, bien qu’on sente une certaine hâte dans la forme, un manque de temps de création. J’ai envie de voir Dave St-Pierre, Sarah Berthiaume et Til.T pousser plus loin la proposition, car cette improbable collaboration me laisse intriguée. Moi, je ne dis pas «non à Dave St-Pierre».

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :