To keep in touch

26 Fév

Me demander de critiquer le Dragonfly of Chicoutimi du PàP, c’est comme me demander de vous parler de José Saramago : j’ai déjà vendu mon âme à ces artistes, je les aime de tout coeur, et je manque donc flagramment d’objectivité quand vient le temps de me pencher sur leur travail. Tout ce que je peux faire, c’est disserter sur les qualités de leurs défauts et la profondeur de leur univers.

Mais alors, Sof la Tof, quel est donc l’intérêt de lire ce que tu écriras sur le spectacle, si tu nous avoues d’emblée que ton jugement est biaisé? Et bien, j’espère que ma passion pour le théâtre, Larry Tremblay et l’équipe de Claude Poissant vous permettra de voir un peu plus clair dans cette oeuvre si dense qu’est Dragonfly of Chicoutimi. J’espère que mon explosion de bonheur suscitera en vous ne serait-ce qu’une étincelle de curiosité pour cette pièce, même si vous n’y assisterez pas. Une critique ce ne sera donc pas officiellement, mais plutôt un billet, style essai, sur cet objet théâtral unique.

D’abord, mise en contexte. Dragonfly of Chicoutimi, c’est le monologue de Gaston Talbot, un gars de Chicoutimi qui, après de longues années de mutisme, se réveille en ne parlant qu’anglais. Il nous raconte dans cette langue mal maîtrisée, à la syntaxe tout à fait francophone, le cauchemar qu’il vient de faire et les évènements qui ont mené à son mutisme lorsqu’il étant enfant. La pièce n’a été montée au Québec qu’une seule fois auparavant, avec Jean-Louis Millette dans le rôle de Gaston et Larry Tremblay à la mise en scène.

Claude Poissant n’a pas eu froid aux yeux lorsqu’il a décidé de s’attaquer à ce texte déjà sacralisé, et c’est de la main de maître qu’on lui connaît qu’il a d’abord déconstruit le monologue, pour en faire un discours à 5 voix. Dans le décor haut perché sur la scène de l’Espace Go, c’est donc 5 Gaston qui s’adressent à nous, tous emprisonnés dans leur minuscule boîte, tels des insectes épinglés à l’Insectarium. Cinq facettes d’un même homme, cinq destins qu’il aurait pu choisir, cinq étranges personnages, cinq « gars-bizarres-du-coin-qui-parlent-jamais-et-dont-on-a-un-peu-peur ». Plus que des stéréotypes du Cowboy ou de l’Indien, les Gaston sont des cris du coeur esseulés, un unisson de voix éparses.

Ces voix, ce sont celles d’un homme brisé par l’enfance et par le lourd secret qu’il porte depuis ce jour d’été où il jouait à Rivière-aux-Roches avec son ami Pierre Gagnon. C’est à la fois la douleur de la folie et du mutisme qui le bâillonnent, et celle du rejet, autant individuel que collectif. C’est le discours d’un individu isolé dans son propre isolement, d’un différent qui détonne un peu trop dans sa contrée lointaine. C’est la difficulté de s’exprimer quand on n’existe pour rien ni personne, qu’on n’a pas de destin et qu’on n’habite nulle part (désolé pour les gens de Chicoutimi!) C’est la voix confuse de quelqu’un qui ne sait pas parler de lui-même, car il n’est tout simplement rien.

Plus largement, Gaston est la voix du Québec français qui lutte contre sa disparition. C’est le francophone bousculé par l’anglais, qui cherche son identité dans un vaste territoire où il se sent à la fois chez lui et étranger, dans un mystérieux cauchemar où il doit se battre contre ceux qu’il aime pour survivre. C’est le Québécois boudeur et renfermé qui, un beau jour, se réveille et se voit absorbé tout entier par l’altérité anglophone, dépourvu de ses propres mots. C’est la société mal dans sa peau qui veut à tout prix séduire l’autre, se montrer aussi bonne et belle que lui, en adoptant maladroitement des codes qui ne sont pas les siens.

Je n’invente rien ; tout est dans le texte de Tremblay, entre les lignes imponctuées de sa pièce, entre les formulations fragiles de Gaston : « why am I a liar like this / why am I so ridiculous / so pitiful / do I deserve / this ugly face you see / this awful voice you hear / do I » Et tout est dans la mise en scène de Poissant, entre l’épais rideau bleu – à la fois une Rivière-aux-Roches insondable et la marque du mensonge dramatique – et entre ces cinq hommes, enfermés dans le cauchemar de leur enfance, de ce qu’ils ont été et ne sont jamais devenus.

Je ne peux pas critiquer Dragonfly of Chicoutimi, car c’est une oeuvre qui résonne trop en moi, autant textuellement que visuellement. Je ne peux pas y voir les défauts qu’elle possède assurément, car je suis trop fortement happée par la force de son discours. C’est là où je ne peux plus être critique, parce que je suis artiste.

Du 22 février au 19 mars 2011 à ESPACE GO

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