L’envers du mythe

27 Fév

Jocaste de Mariana Percovich. Traduction : Guy Lavegerie. Mise en scène : Julie Vincent et Yves Dagenais. Ateliers préparatoires : André Brassard et Julie Vincent. Mouvements : Estelle Clareton. Recherche : Olivier Kemeid. Composition musicale : Carol Bergeron. Scénographie, costumes et accessoires : Geneviève Lizotte. Éclairages: Mickaël Fortin. Avec Julie Vincent. Une production de Singulier Pluriel, présentée à Espace Libre du 24 février au 12 mars 2011.

 

Julie Vincent

« Que ce soit en bien ou en mal, la meilleure des femmes est celle qui fait le moins parler d’elle au-dehors », dit et redit l’auteure Uruguayenne Mariana Percovich à travers la bouche de sa Jocaste. Et Jocaste, celle du mythe,de l’Œdipe roi de Sophocle, est la pire des femmes. Elle est coupable de l’innommable, de l’impensable, victime de funestes mariages et d’impitoyables oracles. Sa parole s’étouffe au bout d’une corde et, depuis des millénaires, elle pend au sein du palais de l’inceste, jugée, psychanalysée, maudite, éternellement muette.

Là est l’image initiale de cette pièce à personnage unique. Julie Vincent, en Jocaste, allongée au sol, un tabouret renversé aux pieds, un long foulard rouge enroulé autour de son cou tendu. L’image renversée, figée dans le temps, d’une tragédie. Derrière elle, son image projetée au mur: atterrée, couchée au sol, se reflétant sur le sol lustré. Des projections d’images ressassées, tourbillon inlassable de souvenirs. Des mains d’hommes caressent son visage, accueillies, rejetées, insistantes. Une danse lente, langoureuse, avec le fils aimé, l’amant interdit. Puis, enfin, Jocaste brise le silence et se raconte.

C’est là le point de départ du texte de Percovich, qui offre à Jocaste une remontée à la surface, une bouffée d’air, voulant ainsi «animer la muette, éprouver aussi dans le corps ce qui n’est pas encore parole ». C’est ce qui attire Julie Vincent vers ce texte lorsqu’elle rencontre l’auteure à Buenos Aires, alors qu’elle y travaille l’art de la narration pour transformer son Portier de la Gare Windsor en conte. De retour à Montréal, la fondatrice de Singulier Pluriel, qui avait concocté le projet Jocaste avec André Brassard, prend les rênes de sa mise en scène avec Yves Dagenais.

Julie Vincent. Crédit: François-Régis Fournier

Cette Jocaste se campe dans une impressionnante scénographie de Geneviève Lizotte. Un immense mur remplit la boîte noire d’Espace Libre en biais, créant un corridor qui semble se jeter dans l’infini. Le revers du grandiose, comme un pan de palais resté dans l’ombre, ravagé par le temps. Des tabourets de bois jonchent le sol, renversés ça et là ou pendant du plafond, l’illustre agrafe encore plantée dans un des sièges. Lieu de crime, de sang, mort.

Jocaste y évolue comme hors du temps, lucide, détachée, narrant sa propre histoire comme un fait passé, accompli et digéré. La forme narrative est renforcée par les titres projetés au mur, qui divisent l’histoire comme des chapitres de roman, rappelant au public le caractère fictif de l’histoire, la distance des siècles entre le récit et la représentation. Dommage, pourtant, que la pièce ne dure qu’une cinquantaine de minutes. On ne prend pas assez le temps de raconter, d’établir une véritable relation de connivence avec le public. Le texte est débité de façon méthodique, presque froide. Les quelques envolées où la narratrice se fond au récit et prend la forme, fatale, de Jocaste la femme, ne sont que trop peu mises en relief.

Julie Vincent. Crédit : François-Régis Fournier

La mise en scène comporte des maladresses qui distraient encore plus de la parole racontée. D’une part, les mouvements chorégraphiés, avec le foulard et les souliers, manquent trop souvent de fluidité pour être lyriques. Par ailleurs, alors que la voix de la comédienne est amplifiée par micro, on peine à entendre ses paroles. Son histoire trop longtemps tue en est engloutie par l’environnement sonore envahissant, voire déconcentrant, de Carol Bergeron. Si cette musique originale peut être perçue comme la rumeur incessante, grandissante, du peuple, la métaphore dilue malheureusement le récit.

Singulier Pluriel désire, par cette production, rompre le silence de Jocaste la femme, celle qu’on a trop longtemps voilée par une image de mère et d’épouse. Dommage que, à l’image du micro, on n’en capte clairement que des heurts accidentels et quelques souffles.

 

 

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Clin d’oeil langue sale à Yves Desgagnés, qui a visiblement, audiblement, et très fortement apprécié le spectacle. Oui, toute la salle est au courant.

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