L’école de la gêne

7 Mar

N.B. Comme vous pouvez le constater, les Langues Sales se sont lavées un tantinet (faut le faire, parfois, pour mieux sévir). La vérité, c’est qu’on a attaché Sof la Tof à son Macbook, on lui a fourni une profusion de thé, on lui a hurlé des ordres, et hop, voici le résultat de son doigté avec Photoshop: Langues Sales 3.0 (on est toujours un pas devant vous, bande de 2.0).

Récemment, j’ai trouvé, chez ma mère, dans une vieille boîte de photos, la «fiche d’observation» de mon école pré-maternelle. Au fond, c’est un bulletin, mais puisqu’on ne peut pas réellement donner d’examen à un enfant de trois ans, on se contente de l’observer. Après le compte-rendu de ma capacité à chanter en groupe (acceptable) et à sauter sur un pied (à améliorer) se trouve le commentaire suivant, digne du narrateur d’un documentaire animalier:

« Sage comme une image. Parle très peu avec nous ou les amis, même pour demander de l’aide. On doit aller vers elle, elle vient rarement vers nous. Joue plus souvent seule. »

Pincement au cœur : le sentiment, vingt ans plus tard, d’être démasquée. Vague de souvenirs, comme, dit-on, au moment de la mort. Bébé, guili-guili et je me mets à hurler. Enfant, la crise d’angoisse, le jour où ma mère m’annonce que je n’aurai pas de Mr. Freeze à moins d’aller en demander un moi-même à la madame du dépanneur. Cet autre jour où cet enfant vient me parler, au parc, alors que je me balance, yeux écarquillés, cœur serré, et pas de réponse, où il répète, et même manège, où il tente un «do you speak English then», et même manège, où il part, et soulagement, je me balance seule.

Des souvenirs lointains dont la trace est toujours là, dissimulée dans la boîte de photos de ma mère : je suis une personne gênée. Depuis toujours.

 

«Tu dis que tu es gênée, mais c’est pas vrai, ça !»*

Ça, c’est ce que vous croyez. Vous me croisez, au dépanneur, au parc, et vous vous dites: cette fille n’est pas une fille gênée. Si je vous assure que je le suis, vous vous dites: «c’est absurde, elle a de toute évidence réglé son problème». Victoire: c’est que je suis passée maître dans l’art de la dissimulation. Et ça, c’est à l’école que je l’ai appris.

Ce n’est pas que je n’ai rien compris d’autre à travers mes études, mais jusqu’à maintenant, ces connaissances ne me sont pas d’une grande utilité dans la vie quotidienne. J’attends encore le moment où, chez le cordonnier ou dans les bars karaoké, je me tirerai d’une situation fâcheuse en me disant : «heille, une chance que je connais les rudiments du carré sémiotique/de l’analyse génétique/des multiples avatars de la vidéoscénie dans les espaces scéniques contemporains !». Non: concrètement, tout ce qui me sert, c’est la technique de dissimulation, celle que j’ai si bien assimilée.

Si vous voulez, je vous dévoile le truc, ça vous évitera de devoir aller à l’école.

L’art de la gêne

Voici comment couver sa gêne, la conserver intacte le plus longtemps possible, tout en survivant en société. C’est tout simple, c’est en deux étapes.

1. LA POUDRE AUX YEUX

Au secondaire, dans un élan d’hardiesse (ou de masochisme), je me suis inscrite aux cours de théâtre qu’offrait mon école. À chaque exercice, chaque représentation, chaque regard posé sur moi, mon cœur se débattait au point de menacer d’exploser, mais j’ai tenu bon, année après année, jusqu’à maintenant, où une chose est sûre : je suis passée maître, non pas de l’interprétation, mais de l’artifice au quotidien. Il ne fait qu’avoir l’air calme et détendu, puis répéter, répéter encore, jusqu’à ce que ça en devienne une habitude.

2. LA PSYCHOLOGIE

Dans un cours d’Introduction à la psychologie, j’ai découvert les mécanismes de défense de la psyché humaine. Selon Sigmund Freud, ce sont les «procédés dont se sert le Moi dans les conflits susceptibles d’aboutir à une névrose»**. Pour gérer la gêne susceptible d’aboutir à une névrose, il suffit donc d’utiliser ses nouveaux talents d’acteur du quotidien pour appliquer ces mécanismes à sa vie. Par exemple:

  • Le déni névrotique «empêche le sujet qui l’utilise et ses interlocuteurs de reconnaître des sentiments, souhaits, intentions ou actions dont il pourrait être tenu pour responsable» et qui pourrait, selon lui, «lui valoir des suites désagréables» (même ouvrage, p.68). Par exemple: si on a un kick sur un joli jeune homme, et qu’on le lui avoue, il peut nous rejeter, donc on ne dit rien. Quand on répète assez souvent l’expérience, on devient habitué à nier notre penchant. Plus on s’améliore, moins on arrive à reconnaître qu’on a un kick de toute façon. Quand on devient maître du déni névrotique, on n’arrive même plus à rien ressentir. Plus de kick, plus de souci! Très pratique!
  • La formation réactionnelle permet de réagir à un évènement ou à une émotion de façon contradictoire.  «Des sentiments, des pulsions et des comportements d’une couleur affective opposée»(p.93) remplacent ceux que l’on devrait avoir, ce qui est particulièrement utile lorsqu’on a affaire à quelqu’un qui nous gêne. Joli jeune homme croisé dans la rue? On n’a qu’à adopter un air bête et à regarder ailleurs. Personne désagréable en vue? On lui sourit et on lui parle gentiment. On nous confronte à ce sujet? On dit que l’être détesté est charmant et que l’être convoité ne nous plaît pas du tout. Ça se complique quand on dit la vérité et que plus personne ne nous croit, mais puisque le but est d’éviter les contacts humains, la confusion d’autrui ne peut qu’aider à atteindre la solitude.
  • L’intellectualisation, par «un usage excessif de la pensée abstraite», permet d’«éviter de ressentir des sentiments dérangeants» (p.101) en expliquant sa situation, sur un blogue par exemple, avec des termes très généraux, et en se référant souvent à la troisième personne.
= RÉSULTATS INSTANTANÉS!

On a l’air snob, on a l’air bête, on sème la confusion, on éloigne ceux qui nous entourent. On a beau ne vouloir de mal à personne, désirer, au fond, de la simplicité et de la compagnie, tôt ou tard, on finit seul.

Succès!

Bien sûr, je présume qu’en Psychologie 102, j’aurais appris que ces mécanismes sont susceptibles de devenir pathologiques, j’aurais appris que pour être équilibré, pour être heureux, il faut apprendre à sublimer sa gêne, à s’affirmer… mais je me suis arrêtée à l’Introduction.

Et, de toute façon, ma méthode me permet de continuer à être «sage comme une image», de continuer à me balancer seule, en paix, comme avant.

 

___________________
* Laïma Abus-Rage, un jour. Il y avait sûrement quelques exclamations de plus.
** J. Christopher Perry, Échelles d’évaluation des mécanismes de défense, Masson, Paris, 2004, p. IX. J’ai l’air de bien me souvenir de mon cégep, comme ça, mais en réalité, j’ai emprunté ce livre à la bibliothèque pour être sûre de ce que je dis.

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5 Réponses to “L’école de la gêne”

  1. Luc 8 mars 2011 à 01:36 #

    Je trouve le gris du corps du texte un peu pâle et ça ne facilite pas la lecture. Ou bien sont-ce mes vieux yeux qui sont moins efficaces?

    Quant à ce billet. Ce genre de réflexion, me fait grandement penser à une amie à moi. C’est pas comique tout ça.

  2. Trep 21 mars 2011 à 00:16 #

    Cette gêne qui fait de vous des femmes fatales.

    Sélection naturelle : « Théorie selon laquelle l’élimination naturelle des individus les moins aptes dans la lutte pour la vie permet à l’espèce de se perfectionner de génération en génération. » – Le Robert

    La gêne est un don, une qualité qui dote les femmes d’un avantage indéniable pour la sélection d’un partenaire de vie. La gêne est certes une barrière, mais non à l’épanouissement, mais plutôt à l’insipidité des mœurs du XXIe siècle. Ce trait de personnalité typique qui vous donne un air snob, bête, semant la confusion, agis bien heureusement comme une palissade qui freine le commun mâle/enfant roi qui « fake » la vie comme on « fake » un orgasme (c’est-à-dire dissimuler le manque de profondeur et de sensibilité).

    Je m’explique :

    Dans un monde la surconsommation a dépassé la limite du tangible et viens maintenant dicter nos mœurs sexuo-amoureuses, un monde ou amour et rasoir jetable peuvent passer pour synonymes, seule la gêne peut nous sauver. En agissant ainsi, vous découragez ceux pour qui la drague se résume à un clin d’œil ou pire à payer un verre à une inconnue dans un bar. Vous permettez à un mec un peu moins tape-à-l’œil (voir Douchebag) mais pour qui l’argumentaire et les connaissances générales sont le vrai éloge de la beauté, d’avoir une chance de flirter avec vous et peut-être même plus. Bref, ne nous rendez pas la tâche plus facile, le défi de vous démystifier nous allume autant qu’une danse contact. Ne perdez pas votre regard timide chargé de sex-appeal qui nous rappelle que derrière chaque grand homme il y a une femme.

    Vous ne gardez alors que la crème, un homme pour qui la femme « party animal » n’est pas la plus « hot » de la soirée, mais la jolie discrète en retrait qui lui procurera d’avantage de sensations fortes. L’homme pour qui se faire dire Non n’indique pas nécessairement une finalité, qui à compris que tout vient à point à qui sait attendre. Fonceur, persévérant et aventurier, la personne parfaite pour vous compléter mesdames.
    Enfin, c’est en se balançant seul quelque temps que l’on finit par trouver les meilleurs compagnons. Sinon pour les autres, il y aura toujours une partie de Tag BBQ dans la cour de récré.

  3. marilou-garou 22 mars 2011 à 17:17 #

    (insérer un éloquent petit-bonhomme-sourire-qui-fait-un-clin-d’oeil ici)

    • marilou-garou 22 mars 2011 à 17:44 #

      Ce qui veut dire, en gros « merci pour ce commentaire, je suis tellement bouche bée d’émotion que je ne sais pas quoi répondre ».

  4. Sof la Tof 22 mars 2011 à 17:40 #

    Wow. J’suis émue. Merci de nous redonner confiance!

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