Oeil pour oeil

14 Mai

Revenons aux choses sérieuses.

Il y a deux printemps, je me cherchais des souliers d’été. Je suis rentrée dans une boutique et j’ai vu ça:

Source: Toms

Puisque mon cerveau fonctionne exactement comme celui d’une pie (si ça brille, je dois le ramener dans mon nid), j’ai demandé à les essayer. Il y a eu un bref délai entre ma question et la réponse de la vendeuse, une demi-seconde d’absence avant qu’elle ne s’exclame «OK!» d’un ton compréhensif savamment étudié. Le même ton que prendrait un médecin pour vous annoncer que vous êtes gravement malade, mais qu’on va s’occuper de vous.

Elle m’a regardée les enfiler sans un mot. J’ai soulevé une jambe haut dans les airs et fait tournoyer mon pied, rapidement, puis lentement. Les rayons néon de la boutique rebondissaient sur mes pieds comme sur une boule disco, s’éparpillant dans tous les sens, accrochant au passage mes yeux ronds comme des billes, mon sourire satisfait, les sourcils relevés de la vendeuse, puis l’épaisse couche de fond de teint figeant ses traits en un masque neutre.

Pour 30$, j’avais des souliers légers, confortables comme des pantoufles, ET une source de fascination sans fin.  Et en plus, je donnais une paire de souliers à un enfant défavorisé.


« With every pair purchased, TOMS gives a pair of new shoes to a child in need. One for one. »

«COMME C’EST FANTASTIQUE», que je me suis dit à voix basse, «JE LES PRENDS», que j’ai dit à voix haute. La vendeuse a remballé ma paire dans sa boîte, toujours sans un mot, et l’a apportée au caissier. Le transfert de la vendeuse au caissier s’est effectué rapidement, avec un air entendu, comme on se débarrasse d’une patate chaude. Lorsque le commis m’a lancé un «donc, vous les prenez?!», j’ai compris que ces souliers étaient la risée de tous les employés, qu’ils étaient considérés comme «une affaire laide pour les hippies qui essaient d’être fashion».

Mon doute s’est confirmé lorsque je les ai étrennés. En les voyant, mes amis ne pouvaient s’empêcher d’échapper un «Iiiiiiiiiishhhh…» à travers leurs dents. Je marchais dans la rue, au soleil, et les passants me lançaient des regards obliques. Alors que je faisais du vélo, un soir, une piétonne m’a même hurlé «NICE SHOES, HAHAHA!».

Mais au yâble l’opinion publique. Je les aimais, mes souliers, et je les ai portés tout l’été.

Le printemps suivant, j’ai commencé à voir des TOMS dans plusieurs vitrines. Puis, au fil de l’été, j’ai croisé de plus en plus de détenteurs de ces chaussures facilement reconnaissables. J’imaginais le nombre croissant d’enfants avec des petits souliers de toile (shiny) aux pieds en me disant que je faisais partie des «socialement responsables».

J’ai encore arboré, bien fièrement, mes TOMS tout l’été.

Cette année, ils sont usés à la corde. Je peux les porter encore, mais je commence à avoir l’air négligé: leurs talons sont troués et leurs semelles se décollent. Pas grave, que je me suis dit cette semaine: pour une fois que mes souliers préférés sont toujours en vente à leur troisième été de vie, et pour une fois qu’ils ne coûtent que 30$!

Je suis donc entrée dans une boutique pour racheter la même paire, et j’ai alors réalisé que cette même paire coûte maintenant… 65$.

65$ au lieu de 30$ !

Pour des p’tits souliers en toile! Or, la logique « One for one » veut qu’acheter une paire en fournisse une à un jeune dans le besoin. Donc, payer 65$ donne une paire de souliers à un enfant défavorisé, alors qu’il y a deux ans, le même montant lui en aurait donné deux et des poussières.

Les enfants ne feront pas la différence: plus de gens achètent maintenant des TOMS, et ils ont donc plus de paires de souliers. Tout le monde est content.

Mais moi, je suis déçue de voir que même la responsabilité sociale répond à la logique marchande. Alors, cet été, je raccommode mes talons, je recolle mes semelles, et j’étire la vie de ma vieille paire de TOMS.

Qui est cheap, là dedans? Moi ou TOMS?

____________________________

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :