J’aimerais pouvoir dire

24 Nov

L’excellent film des frères Coen, Fargo, commence avec une notice avisant que ce que nous allons voir est tiré de faits vécus. Un habile subterfuge pour que le spectateur suspende momentanément son sens critique et se laisse aisément attendrir par le charmant ridicule des personnages – du moins jusqu’à la fin du générique, où des petits caractères nous disent que toute ressemblance avec des personnes connues n’est que pure coïncidence.

Car avouez-le, vous êtes comme moi les premiers à fondre devant les invités torturés de Claire Lamarche, à juger les nigauds d’Occupation Double et à envier les candidats de Décore ta vie. Je ne parlerai pas ici de télé-réalité (le débat traîne depuis 10 ans, j’tannée), mais bien de théâtre. J’espère ne pas vous l’apprendre, mais au théâtre, on a aussi droit à une pelletée de faits vécus qui, selon moi, n’ont pas du tout leur place sur scène.

Télé-réalité, 90s' style

La madame aime pas ça, pis a va vous dire pourquoi.

Prenons un premier exemple tout frais : Je voudrais pouvoir rire. Première mise en scène de la sulfureuse Lucie Laurier, présentée la semaine dernière à l’Usine C, et mettant en vedette sa sœur contorsionniste et son frère schizophrène. Un spectacle visuellement impeccable, avec des trouvailles ingénieuses, une scénographie magique et des interprètes touchants. Pourtant, un détail m’empêche fermement d’adhérer à la proposition, et c’est malheureusement le matériau même du spectacle : tout tourne autour de l’histoire familiale des Laurier, vidéos, photos et monologues (parlés et dansés) à l’appui.

La famille Laurier, sur scène

Comme lorsque j’ai vu Beauté, Chaleur et Mort de Nini Bélanger, je suis restée de glace devant ce qui devait m’émouvoir au plus haut point, c’est-à-dire le réel, tangible, d’un drame humain qu’on raconte sans gêne devant moi.

Suis-je blasée ? pessimiste ? nihiliste ? J’ose espérer que non. Pourquoi, alors, je n’ai pas eu une larme devant la vie d’un homme brisé par sa maladie et la perte douloureuse d’un enfant, mort-né ?

Selon moi, tout est dans ce concept gros, gras et fourre-tout qu’on appelle l’Art. Quelque chose qui, pour moi, se rapproche d’une vision du monde, d’une réinterprétation de la société, d’une distanciation vis-à-vis le réel. Quelque chose qui me pousse – généralement en me bottant le cul – à réfléchir, à me poser des questions, à confronter ce que je vois à ce que je pense, à ne pas être d’accord, mais au moins, et toujours, à faire l’effort de comprendre.

Utiliser un matériau aussi brut que la vie personnelle et familiale, c’est pour moi manquer de recul. Ne pas être apte à poser un regard objectif sur son propre monde. C’est partager la brutalité de nos propres émotions, sans être capable d’en saisir l’essence. Car l’art, c’est un peu ça : l’essence de la vie.  Le fuel du chaos.

Et pourtant, je ne crois pas que la réalité n’a pas sa place sur la scène. J’ai vu il y a quelque temps ZOO 2011, à l’Espace Libre, qui m’a joyeusement saisie. Dans une salle ressemblant à un salon des métiers d’art – mais avec un éclairage tamisé et de la musique électro – où les spectateurs étaient invités à déambuler, jaser et observer des gens qui exerçaient leur « métier » : culturiste féminine, cuisinière salvadorienne, taxidermiste, dealer de drogue, drag queen, et j’en passe. Ça pouvait pas être plus réel ; tous ces gens étaient de vraies de vraies personnes, qui travaillaient pour vrai de vrai, et nous en parlaient pour vrai de vrai.

Du monde sua job

Ce soir-là, j’ai été chamboulée. Je me suis demandé quelles étaient les limites du théâtre ; quel est le rôle du spectateur ; qu’est-ce que c’est, un performeur ; quel est aujourd’hui notre rapport au savoir, aux connaissances manuelles ; comment nos sens sont interpellés au théâtre ; quelle importance accorde-t-on au contact humain dans notre consommation ? Mais si j’ai pu penser à tout ça, c’est qu’on m’a laissé la place pour le faire. Aucun discours suggéré, aucune émotion représentée, aucune mise en scène touchante. Rien. Du monde qui jasent pis qui travaillent, pis des chaises pour s’asseoir et y réfléchir.

Même chose avec le 20 novembre de Brigitte Haentjens – sauvagement attaqué dans les pages de la revue Jeu. Même si le matériau est cru – il s’agit tout de même du journal intime d’un tueur – la mise en scène mécanique d’Haentjens et le jeu à la fois animal et statique de Christian Lapointe m’ont permis d’être critique face à ce qui m’était littéralement pitché dans la face. Devant la féroce impossibilité d’être émue, je l’ai été comme jamais. Parce qu’on n’essayait pas de m’amadouer, j’ai pu moi-même faire mon chemin, et réfléchir. À la vie, pis toute. J’ai même pleuré, tsé.

Christian Lapointe, ébahi

Fac en gros, ce que j’essaie de vous expliquer, c’est que…tout est dans mon titre : J’aimerais pouvoir dire. J’ai la forte impression, lorsque je me retrouve devant des artistes qui nous présentent avec émotion, justesse et réalisme leurs drames, qu’ils ont un nombre incalculable de choses à dire avec leur propre vécu, mais qu’ils n’y arrivent pas. Qu’ils ont le syndrome de la page blanche. Que le mieux qu’ils ont pu faire, c’est être sincère, en s’exprimant directement à nous par leur art, que ce soit la danse ou le théâtre. Et je ne dis pas que la sincérité n’a pas sa place au théâtre. Seulement qu’elle demande une objectivité face à soi-même, une distanciation face à l’absurdité de la vie. L’art n’est pas une interprétation, mais une ré-interprétation. Redire les choses, autrement que telles qu’elles sont.

Jasez donc, j’ai le goût que vous soyez pas d’accord.

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7 Réponses to “J’aimerais pouvoir dire”

  1. Jackie Chong 24 novembre 2011 à 22:04 #

    Je crois que ce qui dérange aussi parfois dans cet aspect de théâtre réalité, c’est qu’au lieu de simplement raconter les choses comme elles sont, il y a une dramatisation de l’événement qui demande au spectateur de sympathiser avec « la pauvre histoire dramatique et horrible.» Personnellement, je ne vais pas au théâtre pour que l’on me dise quoi penser. Cet aspect moralisateur et enveloppant m’irrite. Plus difficile après de critiquer un spectacle que tu n’as pas trouvé bon si la fille/actrice racontait son viol ( qui a vraiment eu lieu) sur scène.

    Parallèlement, je crois qu’un show comme 20 novembre, Jerk ou encore Zoo 2011 vient nous chercher parce qu’il touche une partie de nous qui ne devrait pas (moralement) être touchée. Qui devrait ressentir des émotions ( pas toujours répulsives) à l’écoute du discours d’un meurtrier? Et pourtant, contrairement aux premiers exemples, ces spectacles sont très loin d’une démarche qui cherche à capter de la sympathie.

    Bref, je crois qu’on aime avoir le choix. Si on me présente une pomme et une banane et que l’on me dit de manger la banane, je vais avoir envie de la pomme. Même chose au théâtre. Ce n’est pas parce que l’histoire crie très haut et fort «pièce touchante et réelle» que je vais avoir envie de la trouver touchante et réelle.

    Et si je peux me permettre un dernier, on constate depuis quelques années que ce genre de théâtre augmente à la même vitesse que le nombre de téléréalités. J’ai parfois l’impression que les gens qui semblent avoir «quelque chose à dire» ou à exprimer sur scène ne sont en fait que des individualistes qui cherche désespérément une tribune pour expier leurs problèmes sans réelle volonté de capter un public.

    • Jackie Chong 24 novembre 2011 à 22:06 #

      un dernier commentaire*

      • Sof la Tof 24 novembre 2011 à 22:17 #

        J’avoue que l’aspect « pas possible de critique le viol » est ce qui me dérange souvent le plus.

        Surtout quand la forme est intéressante, comme dans le cas de J’aimerais pouvoir rire. Comment puis-je expliquer honnêtement que je trouve « facile » de mettre sur scène son frère et sa soeur, et des vidéos de famille qui les montrent enfants? Qu’il n’y a là, pour moi, aucune démarche artistique?

  2. Zanne 24 novembre 2011 à 22:44 #

    Le réel et le fait vécu, miam miam, quelles notions poreuses, dans l’art contemporain, qu’il s’agisse de BD ou de photo, de théâtre ou de danse!
    Zviane avait fait une BD, un jour, dans laquelle elle racontait avoir vécu un flirt à l’aéroport. Les lecteurs étaient enchantés, ils avaient trouvé l’histoire si belle, et tout et tout. (Première partie: http://www.zviane.com/prout/index.php/2011/03/19/numero-neuf-cent-vingt-neuf-bis-bis-bis–4 Deuxième partie: http://www.zviane.com/prout/index.php/2011/03/20/numero-neuf-cent-vingt-neuf-bis-bis-bis–5 ) BREF. Tout ceci pour arriver à ce qui a suivi cette BD, c’est à dire la publication mise en scène d’un échange de courriels avec Luc Bossé, dans laquelle on apprend qu’elle n’a pas vraiment rencontré de mec à l’aéroport: http://www.zviane.com/prout/index.php/2011/03/21/numero-neuf-cent-trente-une-vraie-fausse
    La question qui se pose, en gros: L’histoire est-elle moins bonne si c’est pas un fait vécu? Est-elle meilleure?
    Dans un autre ordre d’idée, certains morceaux de réel, très, très réels, sont d’une qualité artistique affolante, non par l’interprétation, ou la ré-interprétation comme tu dis, qu’on en fait, mais par l’angle par lequel on l’aborde. C’est le principe de la photographie, en fait. Comment vais-je photographier ce morceau de réel pour qu’il évoque ce que je veux?
    Personnellement, ma création est toujours tirée de mon vécu. Pas nécessairement de ma vie, de ce qui m’arrive, mais parfois de choses que j’observe d’un angle qui me semble intéressant. Prends Les Demies, mettons (que tu connais si bien, héhé!). C’est pas ma vie, c’est celle des autres. Y’a des petits bouts qui sont tirés de ma mémoire ou de mon vécu, c’est certain, mais c’est pas ma vie. Par contre, c’est mon « angle de vue » de la réalité, pas celui que j’ai dans la vie quotidienne quand je suis avec ces filles-là, bien sûr que non, de la même manière que la création de Lucie Laurier ne devait pas être son angle de vue quotidien sur sa famille. C’est un angle différent qui, j’en suis convaincue, crée un recul. Il faut nécessairement reculer pour changer d’angle. À savoir si Laurier a choisi un angle ouvert, ça, c’est une autre histoire!
    J’ai pas dit tout ce que j’avais à dire, mais ça fait assez longtemps que je suis en train d’écrire ce commentaire, alors je l’arrête là!

  3. lol44 25 novembre 2011 à 12:10 #

    à mon sens, que l’objet soit réel – en terme de résonance avec l’immédiat – ou « irréel » (mettons), il n’en reste pas moins la transmission d’un « auteur » à un « récepteur » d’une expérience relevant du domaine du vécu. à ce sujet, bakhtin disait que tout texte est une remémoration. or, il me semble tout à fait raisonnable de dire que l’on n’écrit pas hors de soi.

    bien évidemment, le fait qu’un texte ou, dans le cas qui nous occupe, un théâtrage soit bon ou pas relève, comme ils disent à ceux qui en sont à faire leurs premières armes en écriture, d’un travail de transposition. ils disent aussi, « que tu me dises que tu as vécu ce que tu écris, je m’en crisse; si c’est pas bon, c’est pas bon ». c’est sauvage, l’apprentissage de l’écriture, il paraît. mais au fond, il y a là quelque chose de tout à fait pertinent pour le lecteur/spectateur: la capacité du texte à se dégager de son expérience immédiatement vécu pour briser un hermétisme souvent peu souhaitable fait sa qualité. ainsi, l’idée que l’objet soit « vrai » ou « faux » (ici, la bivalence est peu appropriée) n’est pas une défense pour la production artistique en ce qu’elle doit répondre de ce qu’elle met de l’avant.

    l’intime est cette part du discours qui devrait rester dans l’ombre et que l’on décide de mettre de l’avant au profit d’une image permettant de dénouer en elle-même le sens, de le faire passer du personnel au « social ». toute prise de parole est un mouvement bidirectionnel – vers soi, vers l’autre – et qu’on le fasse même dans le but avoué de déstabiliser, de confronter, de ne rien transmettre, la vision verticale du lecteur/spectateur – selon moi influencée par l’éternel flirt de la littérature et des arts avec l’idée féconde d’un dieu, notamment contenue dans l’étymologie du mot « inspiration » – l’amène à transcender un contenu pour en percevoir une forme. on se prend donc, lorsqu’on écrit, à « se percevoir comme forme plutôt que comme contenu ». (lapierre)

    cela ne nous aide peut-être pas à répondre à une question comme « t’sais, la télé-réalité, pourquoi ça prend de plus en plus de place? » et à quoi je serais tenté de répondre: parce que pas mal de monde sont juste abrutis. mais, il faudrait quand même souligner l’expérience et l’importance des études culturelles pour notre capacité d’action et de jugement en tant que lecteur/spectateur et pour le retour à l’avant-plan de l’imputabilité de l’auteur. une planche de salut. elles réactivent un discours possible: tout ne peut pas être bon sous prétexte d’avoir été vécu. l’aesthesis doit répondre à la poeisis de manière conséquente et cohérente. autrement, la friction entre les deux – qui parfois se trouve au centre d’une inadéquation entre fond et forme – nous amène à dire, presque spontanément: « c’est ben d’la grosse marde ».

    • Sof la Tof 25 novembre 2011 à 13:02 #

      Superbe commentaire, qui renforcit avec intelligence ce que j’me suis évertuée à vulgariser.

      Toute création part effectivement de soi, et il ne faut jamais nier la résonance d’une oeuvre à son auteur, puisque c’est souvent le filon qui permettra au spectateur d’en saisir le sens – aussi hermétique puisse être l’oeuvre.

      Je n’ai par ailleurs jamais dénigré la qualité de J’aimerais pouvoir rire et de Beauté chaleur et mort : les textes étaient bien construits, la mise en scène impeccable, etc. Ce qui m’agace, comme tu le dis, c’est justement cette incapacité d’avoir utilisé l’intime pour le rendre social, le manque de transcendance du contenu. Le fait qu’on croit suffisante et légitime la vérité de l’expérience pour justifier son manque de recul.

      Et j’ai bien peur, comme je le disais dans mon commentaire à Chong, que le public lui-même manque de jugement devant de telles oeuvres, justement par l’abrutissement du sens critique qu’a engendré la popularité de la télé-réalité. Y sont ben émus, parce qu’ils adhèrent sans recul (toujours, toujours le recul) à la proposition, et l’émotion est nécessairement signe, pour eux, de qualité.

      En tout cas!

      • Memiou 3 décembre 2011 à 00:01 #

        En prenant du recul pour changer d’angle, on s’offre ainsi un peu de profondeur (de champ) mais la distance doit demeurer raisonnable, parce que ce n’est pas que la dissonance entre le fond et la forme qui fait la valeur d’une oeuvre, mais bien qu’étant de formes distinctes, elles dansent ensemble.

        Ça me fait penser à mes premiers jeux où j’étais invitée à faire un dessin à partir d’une forme bizarre, qui de quelques coups de crayon, se transformait en clown. Je développais ainsi la faculté d’imaginer et de créer un sens, et d’y laisser un partie de moi, fixée dans le temps.

        Dans son expression la plus simple, l’artiste, est celui qui donne du sens aux bruits/parasites (dans un modèle de communication traditionnel, selon le médium d’expression artistique que l’on choisi), en y ajoutant de lui-même. Sa qualité dépend de sa capacité à répéter l’exploit, d’où son véritable  »art ». Celle de son oeuvre, à transcender son message, et faire vibrer le récepteur (spectateur) au même rythme.

        Que la réponse soit positive (en harmonie) ou négative. Que socialement on y accorde une valeur, dépend de l’ouverture de chacun. S’ouvrir aux autres est un processus lent, qui lorsque cultivé par des parents bienveillants, une société elle-même ouverte, un milieu politique propice, donne une force et une assise assez flexible et nécessaire pour vibrer en harmonie, quelque soit le message. Si cette ouverture est précipitée, on parle de chocs, de failles, d’inconfort. C’est pourquoi l’art est nécessaire pour nous rappeler ce que nous sommes. Le beau, comme le laid. Le bon, comme le mauvais.

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