Sortir les poubelles

14 Jan

Vous aurez remarqué qu’on a soigneusement évité la période des Fêtes. Non, on n’a pas fait de bilan. On n’a pas fait de prédictions. On n’a même pas commencé de décompte avant l’apocalypse. Parce que, honnêtement, ce n’est pas comme si le Nouvel An était un bouton reset capable de remettre nos compteurs à zéro.

Pendant que toute la planète s’adonnait à l’exercice du compte-rendu, on en a profité pour se taire. Les Fêtes, c’est aussi ça: un mutisme momentané, un soupir obligé au beau milieu du chaos d’un horaire chargé. Mais surtout, c’est le retour de la traditionnelle visite chez la parenté. Après quelques bouchées de sucre à la crème (dont la recette familiale est souvent tirée d’un TV Hebdo de 1993) et quelques gorgées de p’tit mousseux cheap, tout ce qui reste du temps des Fêtes, c’est les restes. Les restes de gâteau aux fruits ramenés de force dans un Tupperware, oui, mais aussi les restes qui nous attendent à notre retour. Les restes de vaisselle oubliés dans l’évier. Les vieux restes qui moisissent tranquillement, depuis l’an dernier, dans le sac à poubelle qu’on avait pensé sortir, qu’on avait préparé, puis qu’on a oublié là, en plein milieu de la cuisine. La réalité n’attend pas chaleureusement notre retour. La réalité est sale et pue.

C’est ce que je me dis, 3 janvier, debout dans ma cuisine, avant de me mettre les mains aux gants de caoutchouc et de m’attaquer à la pile de vaisselle croûtée. Faire la vaisselle me détend. Au fil de la saleté qui s’en va down the drain, mes pensées s’échappent (tiens, voilà que j’anglicise mes propres pensées), tourbillonnent et m’hypnotisent. Je pense à tout, je pense encore, puis je ne pense plus à rien. Mes mains s’activent, mes yeux les suivent, et chaque assiette posée dans l’égouttoir est un poids de moins sur mes épaules. Pièce par pièce, le stress des Fêtes s’échappe. Pièce par pièce, j’atterris enfin chez moi. Ce n’est pas une pile de couverts crottés que je frotte, c’est un territoire que je défriche. Je fais plus que le vide, je fais le propre. Tiens, voilà des pensées positives. Dire que les gens qui me connaissent me disent que je suis pessimiste, qu’est-ce qu’ils diraient en m’entendant penser de la sorte, en me voyant commencer l’année sur une note si optimiste, qu’est-ce qu’ils seraient fiers de moi.

C’est ce que je me dis en posant une dernière tasse dans l’égouttoir, en équilibre sur une tour de bols et d’assiettes. Je la regarde, pleine de fierté, comme un esclave égyptien devant une pyramide. Tiens, voilà que je me compare aux esclaves, ce n’est pas positif, ça, dire que j’étais sur une si belle lancée, me voilà déjà dégringolant vers mes vieilles habitudes. Mais que diraient les gens qui me connaissent, ils ne seraient pas fiers de moi, ou peut-être pas, peut-être qu’ils diraient qu’ils s’y attendaient bien puisqu’ils me connaissent bien.

C’est ce que je me dis, sourcils froncés, en agrippant une éponge et en me mettant à nettoyer les comptoirs, et puis le four, tant qu’à y être. Il faut dire que, manifestement, ça me fait du bien, décrasser, dès que j’arrête, je me mets à me traiter d’esclave. Je frotte et j’ai presque envie de prendre une résolution, tiens donc, moi qui ai toujours cru que c’était inutile, voyons voir, je peux bien en prendre une, pour une fois, c’est optimiste, une résolution, encore faut-il que ce soit quelque chose de positif, pas une résolution qui repose sur un défaut que je me reprocherais, mais plutôt une résolution pleine de promesses, d’espoir, une résolution tournée vers l’avant, vers l’avenir, vers un futur prometteur, oui!

C’est ce que je me dis en jetant l’éponge dans l’évier d’un geste leste, les joues rouges et les pupilles dilatées, du moins, c’est sûr que mes pupilles sont dilatées, puisque rien ne peut plus m’arrêter, car la vaisselle est propre, le four est propre, et puis le micro-ondes, et la machine à café, enfin toutes les surfaces sont propres, le terrain est libre, je peux tout faire, rien ne m’arrêtera, reste plus qu’à me frayer un chemin, mon chemin, OUI!

C’est ce que je me dis en empoignant le balai, comme galvanisée, en le pointant vers le plancher et en fonçant férocement, comme un chevalier au combat. Je me mets fraie un chemin à travers la cuisine, balayant frénétiquement la moindre miette, et je me dis qu’il faut commencer par le commencement, quand même, et gravir une première marche. La loi de Murphy, tiens, je vais commencer par là, tout de suite, et arrêter de croire que ce qui peut mal tourner tournera mal, d’abord c’est stupide, c’est en étant aussi négatif qu’on fait mal tourner les choses, il me semble avoir déjà lu une étude sur le sujet, mais je ne sais plus laquelle, car j’ai une fâcheuse tendance à ne pas me souvenir de mes sources, c’est probablement ce qui fait que je ne suis pas une vraie universitaire, tiens, voilà que je recommence à être négative, NON!

C’est ce que je me dis en m’arrêtant, à bout de souffle et la sueur au front, pour gratter, du bout du pied, une tranche de champignon collée au plancher. Non non non non! Ça suffit, le ménage est fait, c’en est fini, je ramasse tout, toutes les miettes, tous les restes, et j’enfouis tout dans le sac à poubelles. Et tiens, ces poubelles, c’est aujourd’hui qu’elles disparaissent de ma vue, exit, et qu’on n’y repense plus. J’empoigne le sac à une main, puis deux (c’est qu’il est lourd, je dois avoir oublié de sortir les poubelles pendant plusieurs semaines), je parviens à le soulever avec toute la force de mon enthousiasme, et voilà que je suis un brasier d’optimisme flambant neuf, «PRO-PRE-TÉ! PRO-PRE-TÉ!», que je scande mentalement.

C’est ce que je me dis jusqu’à ce que, un pas plus loin, une secousse tire soudainement mes poings vers le bas. Avant même que j’aie le temps de réagir, en un seul bruit visqueux, le ventre du sac vert se détend et se rompt, relâchant à mes pieds tous les restants de 2011 laissés à moisir pendant que je m’empiffrais d’amuse-gueule de chez M&M. Je cligne des yeux, la tête encore dans les vapes du détergent. Je les baisse lentement vers l’immense tas tiède et humide. Je regarde une courge duveteuse dévaler la pile et rouler mollement vers le salon. Le coeur battant dans les tempes, je prends une grande respiration pour ne pas flancher. Une grande bouffée d’un air qui commence déjà à sûrir. Ce sont mes jambes qui s’activent avant mes pensées, contournant d’elles-mêmes l’énorme pile de glu et de mousse pour se diriger vers la courge en fuite. Je risque une pensée chevrotante: positif, positif, ce n’est que du positif, oui, ça aurait quand même pu arriver dans les escaliers.

C’est ce que j’essaie de me dire.

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