Petit traité de nécessité à l’usage de ceux qui en doutent

19 Jan
SEPSIS. Texte, mise en scène et musique : Christian Lapointe. Assistance à la mise en scène et régie: Alexandra Sutto. Scénographie : Jean-François Labbé. Lumière : Martin Sirois. Maquillage : Sébastien Ouellet. Avec : Sylvio Arriola, Israël Gamache, Rachel Graton, Joanie Lehoux, Jocelyn Pelletier et Éric Robidoux. Une production Théâtre Péril, en coproduction avec Recto-Verso, présentée au Théâtre La Chapelle du 17 au 21 janvier 2012.

Souvent, je me retrouve devant une œuvre et me demande si elle est nécessaire.

Je ne parle pas de cette nécessité-là, la sociopolitique, celle qui doit être immédiate, utile et utilitaire, celle qui rapporte, qui se compte en coûts, qui se calcule en profits et se coupe en budgets. Je ne me demande pas si la culture est nécessaire. D’autres que moi la mettent et remettent en question, et d’autres que moi y répondent avec finesse et véhémence. Moi, en guise de réplique, je la consomme avec une avidité qui, à elle seule, tient lieu de manifeste.

C’est malgré cet appétit inconditionnel que, souvent, je me retrouve devant une œuvre et suis prise de vertige. Du genre qui engourdit les nerfs, qui voile le regard et l’ouïe, qui fait battre le sang dans les tempes. Du genre qui fait naître une crainte terrible, presque insoutenable, pire encore que la remise en question de ces autres-là que je ne suis pas.

Je parle de cette autre nécessité. Celle qui est urgente et absolue, qui s’impose, qui ne laisse pas d’autre choix. Celle qui gruge, qui ronge, qui ulcère, qui prend aux tripes et à la gorge, qui hurle qu’on lui donne voix. Je parle de la nécessité de l’écrivain qui écrit car, autrement, l’encre rancirait dans ses veines. De l’artiste dont la peinture sécherait en gales si elle ne s’étalait pas. Du compositeur dont les mélodies hanteraient les nuits si elles ne s’échappaient pas. Je parle de la nécessité de dire pour ne pas s’étouffer avec sa propre parole, de dire pour ne pas devenir muet, pour ne pas devenir fou, pour ne pas mourir, pour ne pas disparaître.

Souvent, je me retrouve devant une œuvre et je ne la vois pas. J’entends une parole et je la sens si mince que j’ai peur de la questionner, par crainte qu’elle ne rompe sous l’effort. C’est là que, prise de vertige, je me risque à me demander si cette chose qui m’est donnée à voir est bel et bien ce qui aurait autrement brûlé les rétines de l’artiste. Si cette chose m’est vraiment présentée parce qu’il ne peut en être autrement. Si cette chose est bien une nécessité.

Et le vertige de ce doute est presque insoutenable. C’est entrevoir le sol se dérober sous ses pieds. C’est craindre le pire : que les artistes, nos porte-parole, nos porte-étendard, nos pionniers, n’aient plus rien à dire. Qu’on n’ait plus rien à dire. Qu’il n’y ait plus rien à dire.

C’est ça qui est terrible, au théâtre. Questionner une toile, c’est questionner une toile. Questionner une œuvre d’art vivant, c’est questionner l’humanité.

Mais parfois, au coeur de ce vide qui aspire tout, je me retrouve devant un rare instant de fulgurance. Devant une lueur fugace qui sidère, qui fige sur place, qui force à écarquiller les yeux et à apercevoir, enfin, cette humanité qui est toujours là. Un éclair qui, en claquant comme un fouet, s’imprime dans le regard. Une lumière qui s’impose, qui ne laisse d’autre choix que de se laisser marquer par son choc.

Là, je parle de SEPSIS.

Crédit photo: Ian Turcotte.

Je parle de Christian Lapointe, qui signe avec cette oeuvre le dernier trait de son « cycle de la disparition », non sans éclat.

Je parle du metteur en scène, celui que j’avais découvert avec Shopping and F***ing, presque contre toute attente, un été, dans la salle aussi incongrue que vide du National. Déjà, ses corps statiques, étrangement désincarnés, presque statufiés, m’avaient complètement médusée.

Je parle de l’auteur, celui que j’avais découvert avec C.H.S. et dont l’écriture m’avait fait l’effet d’un bain de glace. Cette parole  en suspens, étrangement hachurée, elle semblait flotter comme une incantation d’outre-tombe, résonnant dans les corps vides, momifiés, de ceux qui furent.

Je lui connaissais déjà l’art de la tempête, du tonnerre, de la pluie et de la boue. Je m’attendais à un autre orage, mais rien ne me préparait à une telle décharge. Devant SEPSIS, je me suis retrouvée comme au coeur de cette photo, déclarée une des plus marquantes de 2011 par Reuters:

5 juin 2011, le lendemain d'une explosion volcanique près de Entrelagos, Chili. Crédit photo: Carlos Gutierrez, Reuters.

Soudain, tous les éléments concordent, travaillent à l’unisson pour rendre possible un phénomène rare, indescriptible, presque difficile à croire si ce n’est qu’il se déroule bel et bien sous nos yeux. Chaque dimension de l’oeuvre se fond à la parole lucide de Lapointe, plus cohérente que jamais, et l’élève à une hauteur vertigineuse.

D’abord, il y a ces figures sinistres, parfaitement immobiles, surgissant au regard comme ces corbeaux qui semblent soudés à leur branche depuis toujours, l’air de nous épier de leurs yeux de marbre. Ou encore comme ces vautours, tête blanche dans un habillage noir, dont l’apparition est signe de mauvais augure, comme l’oracle de la mort. Il y a quelque chose de glacial dans le flot particulier de ces paroles qui montent en pic pour s’arrêter, en plein envol, en une pause inconfortable, dans ces paroles qui chutent abruptement, puis qui se réunissent en crête pour en dévaler aussitôt. Quelque chose d’aussi naturel qu’inquiétant, comme le chant de ces oiseaux de malheur résonnant au beau milieu du vide.

Il y a surtout ce vide, envahi de lumière, comme une aurore de blancheur. Une ondulation lumineuse, presque imperceptible, un frisson sans fin se déclinant en toutes les teintes possibles d’albâtre. Cette lumière, minutieusement travaillée, fausse le regard comme un mirage. Sa lueur se fond à ces visages trop blêmes, trop immobiles, à la lugubre tache qu’ils impriment  dans l’espace immaculé. Leurs contours deviennent flous, poreux, glissant sous nos yeux qui ne parviennent à s’y accrocher. Notre regard se détache et s’élève, comme ces âmes que l’on dit flotter une dernière fois au-dessus de leur corps. Notre regard est une dernière apnée, un souffle retenu en plein éther, un flottement dans cette morgue dont la perspective renversée ne cesse d’étourdir. Notre regard est un miroir sans tain, témoin d’un phénomène qui lui échappe et le rattrape.

Parfois, je me retrouve assise dans un banc de théâtre, après l’oeuvre, seule avec mon coeur qui bat. Et tous mes doutes s’apaisent, ne serait-ce que momentanément.

À ceux qui se posent encore la question de la nécessité, c’est qu’ils ne se sont tout bonnement jamais retrouvés devant une oeuvre qui fait taire le doute. C’est une chose rare. C’est quelque chose qui ne se théorise pas, qui ne s’argumente pas, qui ne se calcule certainement pas. Quelque chose qui, peut-être même, transcende la critique.

C’est quelque chose qui se vit.

________________________________________________________

SEPSIS, au Théâtre La Chapelle jusqu’au samedi 21 janvier 2012. Billetterie: 514 843-7738

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :