CAPITAL CONFIANCE Première partie: la confiance

13 Mar
Capital Confiance. TEXTE ET  MISE EN SCÈNE: Bernard Breuse, Miguel Decleire, Yannick Duret, Diane Fourdrignier, Raphaël Noël, Stéphane Olivier, Mélanie Zucconi. ASSISTANCE À LA MISE EN SCÈNE: Diane Fourdrignier. SCÉNOGRAPHIE ET COSTUMES: Marie Szersnovicz. CONCEPTION 3D:  Laurent Talbot. DIRECTION DE PRODUCTION: Céline Renchon. TECHNIQUE: Aude Dierkens. PHOTOS: Herman Sorgeloos. Une production Transquinquiennal et Groupe TOC, présentée à Espace Libre du 13 au 17 mars 2012.

Entrée à Espace Libre, pas un chat, certainement pas de chien.  Une âme charitable de la billetterie nous demande comment elle peut nous aider.  

«On vient souper?» balbutie-t-on maladroitement.  

«À l’étage.  Au premier.» nous réplique-t-elle en pointant l’ascenseur.  

En haut, un homme au four nous regarde, acquiesce poliment, approuvant notre présence.  On pose nos manteaux, on scrute les alentours.  Ça sent bon.  Le calme palpable nous fait pressentir que ça grouille à quelque part mais qu’on n’y est clairement pas.  On s’assoit, quitte à rester debout.  D’autres se joignent au cuisinier.  Encore, on nous soumet à des hochements de tête comme pour nous faire comprendre qu’ils savent que nous sommes là.  Prise par un sentiment traduisible par «mais qu’est-ce que je fais ici», je sors fumer.  À l’extérieur, une dame.  

«Avez-vous du feu?»  

«Oui oui, tiens. » 

Temps.

«Marilou-Garou? »  

«Oui! Eh bien, non! Mais, oui!  Moi c’est Gary Price.»  

«ENFIN!» je me dis : une poignée de main!  «ENFIN!» je me dis : une convention sociale qui me donne lieu d’exister, ici et maintenant. Ce ne sera que plus tard, en salle, que le cook me demandera qui je suis.

Le cook et moi, on s’était déjà rencontrés, mais on ne s’en souvenait que vaguement. Nous n’en gardions que la vague impression que c’était normal de nous retrouver encore là, qu’il était là parce qu’il était là, que j’étais là parce que j’étais là. Comme tous ces gens que je croise encore et encore au théâtre et que je crois presque connaître, par habitude.

Mais la vraie raison de ma présence, de celle de Gary, de ce texte, c’est que Gary et moi, on est collègues ailleurs.  Presque par hasard, toutes deux intriguées par Capital Confiance, on s’est toutes deux offertes pour assister au spectacle et en écrire quelques mots. Presque par hasard, on nous offrait en retour de souper avec l’équipe du spectacle et celle d’Espace Libre. De part et d’autre, on ne semblait pas trop savoir pourquoi on offrait, ni pourquoi on acceptait. Pourquoi pas? s’était-on dit. Pourquoi pas? se dit-on encore en attendant l’équipe encore prisonnière de son montage.

Pourquoi pas.

C’est avec du retard qu’ils arrivent enfin, en s’écriant et en levant les bras au ciel. Ils ont, dans le creux des yeux et du corps, autant de signes de soulagement que de fatigue. Ce n’est pas le relâchement de la victoire, mais la brève étincelle au regard de ceux qui ont enfin terminé une étape. Ils se joignent à nous et nous nous mêlons les uns aux autres, créateurs comme spectateurs, le temps d’un repas maison préparé avec soin et amour, le temps d’une brève pause avant le retour à la charge.

Je ne pouvais que sourire lorsque j’appris qu’on servait, ce soir, un ragoût de pattes de cochon.  Bienvenue au Québec les Belges!  Ici, on mange les pieds des animaux qui traînent dans la boue.

On se verse du vin, on se présente à demi, on parle de théâtre, de politique belge, de référendums québécois, de policiers qui urinent sur le 1%, de poules au pot.

J’appris la différence entre la poule et le poulet en cuisine.  La poule a déjà pondu.  La poule, on la mange ménopausée.  Ainsi on doit la faire mijoter longuement pour attendrir sa chair ayant du vécu.  Le poulet, c’est comme le veau, disons.  Lui a la chair jeune et tendre.

Surprenant, non, comme résultat d’une rencontre transcontinentale?

La première de Capital Confiance est encore loin, c’est une idée qui n’existe pas encore, et son stress existe encore moins. Il n’y a que celui de ne pas voir passer l’heure, de débuter la générale en retard, de ne pas avoir pu prendre de pause cigarette. On range en vitesse, on redescend en salle et puis, presque sans s’en rendre compte, le «on» se sépare en deux.

Division en deux clans : un sur scène, un en salle.  Les créateurs et les jugeurs.

Il y a nous, angoissées par la crainte de déranger, de s’être immiscées trop loin dans l’intimité de cette générale, dans ce dernier moment de fragilité avant la première.

En même temps, nous sommes des rois.  Reines de banquettes où, oui, l’espace est libre.  Comme au cinéma, lorsqu’il n’y a personne devant, on hisse nos talons sur les sièges en face de nous.  Rarement au théâtre ai-je eu la possibilité de m’étirer, de me croiser les jambes sans la peur de rencontrer la paire de l’autre à côté.  On baigne dans le paradoxe du malaise et du confort.

Il y a eux, autour de nous, sur scène, en coulisse et en régie, qui s’affairent. Certains craignent soudain que nous soyons là pour juger, pour noter, pour critiquer.

Presque gênée, j’exhibe clandestinement mon calepin.

Depuis nos sièges, on promet qu’on n’est là que pour observer et prendre le pouls, qu’on ne jugera pas de leur performance, qu’on attendra à la première pour avoir un regard critique.

Démasquée, à vous je le dirai : malgré moi, j’ai jugé.

Sur scène, on hausse les épaules et on blague, on nous lance en riant de nous fermer les yeux pour ne pas nous gâcher les surprises.

L’amatrice en moi bougonne de comprendre les trucages, les fraudes du magicien.

Le Père Noël n’existe vraiment pas.

Et puis soudain, comme ça, c’est commencé.

S’ils doutaient peut-être qu’on sache tenir nos langues, le malaise s’évapore peu à peu à mesure que la générale avance sans anicroche, avec de plus en plus d’assurance. Il y a quelque chose du saut dans le vide dans ce moment partagé. Ils acceptent de se dévoiler, en primeur, à des inconnues s’autoproclamant langues sales. On accepte de se frayer un chemin sans guide dans les silences, les malaises, les inconforts, les étrangetés et les rires. Mais on vient de partager un repas, de partager le vin. On se fait confiance. On ferme les yeux et on se laisse tomber en espérant être rattrapé.

Je fais toujours acte de foi envers un spectacle.  Les personnages en scène et les êtres qui les incarnent me semble toujours être des reliques précieuses au service de l’art, des figures intouchables, quasi inhumaines.

Un rot brechtien, un rot de pattes de pig me rappela soudainement que j’avais déjà soulevé mon verre au ciel avec Capital Confiance, que ces gens en scène sont mes semblables.

Acte de foi en renouvellement : persister à y croire dur comme fer, quand bien même que j’aie dîné avec les fabricants de l’illusion.

Le Père Noël n’existe pas, mais la magie de cette idée, elle, est indéniable.

Le vrai au théâtre n’existe pas, mais la magie de sa fiction, elle, est indéniable.

Peu à peu, on sent une magie se préparer. Quelque chose en ébullition. Des flammèches qui laissent présager une explosion. Un buzz qu’on entend déjà résonner en sourdine. Quelque chose se prépare dans l’air, quelque chose qui brûle d’être vécu ensemble. On rit, on serre les dents, on hausse les sourcils et on se mord les lèvres. On voudrait des voisins à regarder, des réactions à scruter, à partager. On voudrait vivre le moment avec d’autres, le partager comme on vient de partager le pain.

Se retrouve là, peut-être, le plus magique.  À défaut d’avoir des complices en salle, on en a en scène.  La petitesse du «faux» public privilégié à la générale dirigeait le regard des comédiens sur nous.  Mon individu était sollicité.  Les acteurs ne zyeutaient pas une masse, mais bien moi en tant qu’entité, en tant que la fille assise entre untel et untel à la table du souper.  C’est comme si je pouvais sentir dans leur œil une reconnaissance, une connivence de cet avant spectacle que je croyais déjà évaporée, mais qui finalement ne s’incarnait qu’autrement.

Et puis soudain, comme ça, c’est terminé.

Du côté de la scène, on rallume toutes les lumières, on se demande si ça allait comme ça, on se dézippe, on range, on nettoie, on relaxe, on fait des blagues, on rit, on nous demande à demi, à nous aussi, si ça allait comme ça.

À nouveau presque gênée, je range mon calepin.

Du côté de la salle, on a l’enthousiasme au ventre, mais il résonne comme un écho dans l’espace tristement vide d’Espace Libre. On a soif d’une salle qui grouille, de cette masse silencieuse qui enveloppe de sa présence, qu’on sent vivre malgré soi, et dont on parvient à entendre l’intérêt autant que l’ennui. On ressent son absence comme une douleur au membre fantôme, comme si on venait de vivre quelque chose de fort, de sensible, de poignant, mais qu’il nous manquait encore le membre pour le ressentir. Comment vivre un moment de théâtre s’il n’y a personne d’autre avec qui le partager? Si un arbre tombe dans une forêt où il n’y a personne pour l’entendre…

Et si on vous assure qu’on y était, nous, dans cette forêt? Comment vous assurer que nous n’avons pas rêvé au vacarme?  Comment en être sûres nous-mêmes?

TIMBER!

On verra ce soir.

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