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La Lucidité

9 Mai

Je suis étudiante en théâtre à l’UQAM. Je veux faire de mon écriture un métier. Pas besoin de souligner à quel point je suis habituée de me faire taxer de rêveuse par des proches (et moins proches) qui croient se concentrer sur « les vraies affaires ».

Nous, étudiants en grève, avons essuyé plus souvent qu’autrement de grinçantes injures. J’ai même lu, aujourd’hui, des commentaires ahurissants à propos de la photo de cette jeune femme qui a eu les dents cassées par des armes policières, vendredi dernier, à Victoriaville. Entre les habituels « Elle aurait dû rester chez elle » et autres « Qu’elle assume », se glissaient des allusions peu subtiles à certaines méthodes de profilage utilisées à cette époque sombre que fut l’occupation nazie pendant la Seconde Guerre mondiale. Certains commentateurs n’ayant pas réduit l’accès de leur profil Facebook, il était à la portée de tous de découvrir que plusieurs faisaient partie des Forces armées Canadiennes.

Je ne sais pas si ça veut dire quelque chose.

Je ne sais pas.

Mais les injures, bof, vous savez, on est capable d’en prendre. Ce qui fesse le plus, c’est lorsqu’on se rend compte que chacun de nos efforts d’éveil est assommé par le gourdin de la « raison ».

Quand j’ai pris connaissance, la semaine dernière, de la plus récente sortie des « Lucides », demandant un retour en classe immédiat, je me suis retrouvée à mi-chemin entre le rire et la nausée. La lucidité est un combat de tous les instants contre la facilité et le confort. Il faut garder les yeux ouverts, rester en tout temps conscient de notre destin d’humain, de la réalité sauvage de notre société. Comme le disait John Lennon : « Living is easy with eyes closed ».

Je ne crois pas qu’il y ait de vérité universelle. Toutefois, l’apprentissage du doute m’a permis de mieux reconnaître le mensonge. La lucidité ne peut naître que lorsque le doute nous a permis d’éprouver la solidité de toutes nos certitudes afin d’y débusquer nos illusions.

Lucides, les « Lucides »? Bof. Au mieux, les « Lucides » sont simplement terre-à-terre. Les gens lucides savent reconnaître une réalité d’une opinion, ils creusent les débats jusqu’à leur noyau, puis creusent le noyau, même s’ils devaient, au terme de cette quête, réaliser que ce qu’ils croyaient noir et en fait blanc.

Les « Lucides », les gens « raisonnables », les défenseurs de « la juste part », de « l’ordre », me font penser à des médecins qui soigneraient les symptômes d’une maladie sans en chercher les causes.  Les limites de leur univers ne sont pas celles de la réalité humaine, de la réalité sociale de notre époque; ce sont celles du système, de la machine (n’ayons pas peur des mots) qui nous mène à vive allure vers un horizon qui semble bouché.

Imaginons que le Québec est un train, qui file à vive allure. Lorsqu’on est dans le train, et qu’on ne sait pas où on va, on est content d’avancer. Lorsqu’on sait qu’on va dans un ravin, on peut se dire que peu importe ce que l’on fait, la voie ferrée est déjà posée, la locomotive est trop loin, nous n’y pouvons rien. Voilà peut-être l’équivalent du cynisme.

Sauf qu’on peut aussi se dire qu’on devrait arrêter le train, deux minutes, le temps de voir s’il n’y a pas une autre voie, un autre train, le temps de se demander si on a vraiment besoin d’avancer si vite, si on a vraiment besoin d’un train, finalement.

Le problème, c’est qu’on nous dit qu’il ne faut jamais que le train ralentisse, que sa vitesse doit croître encore et encore.

Et l’autre problème, plus grave encore, c’est qu’on y croit, sans même se poser la question.

On l’a dit, on l’a redit : cette grève n’est pas une bataille pour quelques sous. C’est une croisade contre le statu quo, celui qui nous fait avancer jour après jour en équilibre sur un château de cartes. C’est une quête de lumière et de clarté qui s’étend des redevances minières à la langue de bois des médias. Si nous sommes encore dans les rues après trois mois, c’est parce que nous ne voulons pas laisser gagner la violence, la peur et le déni de l’évidence. Nous sommes une jeunesse qui n’a plus rien à faire de la facilité.

Une dernière chose : on parle beaucoup des conséquences de cette grève sur les étudiants, sur la jeunesse. Je ne suis pas trop inquiète pour nous. Nous avons démontré une force hors du commun dans les trois derniers mois. Par contre, si j’étais policière, je ferais pression sur le gouvernement pour qu’il négocie. C’est eux qui seront les grands perdants de ce printemps : à force de répression, ils ont fait germer une génération de citoyens ayant perdu toute confiance en les représentants de l’ordre. Et vous savez quoi? Je trouve que c’est une bonne nouvelle. Il faut toujours garder le doute en alerte devant l’ordre et le pouvoir.

À la prochaine manif!

photo: dominic morissette

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Une guide féministe

8 Mar

J’ai fait partie du mouvement scout pendant neuf ans. J’ai été louvette, guide et membre de maîtrise (communément appelée animatrice). Tu te dis : « Wow, ça en fait des nœuds pis des feux de camp, ça! » Ouais. Rassurez-vous, je ne me lancerai pas dans un discours vantant les mérites du scoutisme sur la formation citoyenne des jeunes, non. Non, en cette journée internationale des femmes, je vais plutôt vous exposer comment un mouvement fondé par un homme, pour des garçons, à contribué à faire de moi la féministe que je suis aujourd’hui.

Lord Robert Stephenson Smith Baden-Powell of Gilwell (BP de son petit nom), a fondé en 1907 un mouvement qui allait peu à peu s’étendre à la planète entière, s’adaptant aux réalités des cultures dans lesquelles il s’implantait. Car sachez-le : il n’y a pas qu’un seul scoutisme. Ici même au Québec, jusqu’à tout récemment, il y avait trois associations scoutes distinctes : l’A.E.B.P,  l’A.Q.A.B et Scout Canada. Les deux premières ont fusionné il y a quelques années.

J’ai fait mon scoutisme dans l’A.E.B.P., qui privilégie un scoutisme traditionnel, et donc non mixte. À la base de ce principe de non-mixité, il y a bien évidemment, le seul et l’unique GOD. Garçons et filles ensemble = bébés nés hors mariage = péché = très mal, surtout quand le chef de troupe est le curé de la paroisse . OR! De ce principe de non-mixité est né un des climats les plus favorables à l’évolution d’une adolescente  en proie à des doutes existentiels : l’absence de concurrence afin de séduire le mâle . Dans ce cocon presque familial peuvent naître les discussions les plus franches et les plus profondes. De façon officielle et formelle, dans les réunions de troupe, ça ressemblait à ceci : « Qu’est-ce que je peux améliorer dans mon comportement face à telle situation? », « Qu’est-ce que l’acceptation de l’autre? », « Quelles sont mes limites et comment puis-je les repousser? », « Qu’est-ce qu’être un leader? », etc., etc.
De façon informelle, sous la tente où pendant la corvée d’eau, ça pouvait ressembler à ça : « Comment tu mets ça, une Diva Cup? », « Montre-moi donc ton truc pour faire pipi debout dans la forêt! », « Est-ce que c’est correct de faire l’amour si tu es menstruée? », « Regarde! Je peux me déguiser en wapiti avec ces fougères », « Apporte la tarière le lac est gelé creux va falloir être patientes! » ou encore « Ben oui, tu me réveilleras si tu ne veux pas faire ta garde de nuit  toute seule ». La beauté des années guides, c’est que la jeune pré-ado de 12 ans côtoie des plus vieilles de 17 ans, lesquelles sont souvent des conseillères de vie inestimables.

Là, tu te dis : « Ouain tout ça c’est bien beau, mais ça ne me dit pas comment ça t’a construit comme femme, comme féministe! Tu me parles de fougères, tsé! ».
Je réponds : « C’est très cool, les fougères ».
Et je poursuis en te disant que ce que cette aventure guide m’a apporté, c’est une dé[con]struction des stéréotypes féminins qu’on essaie de nous rentrer dans la gueule depuis notre tendre enfance. Tsé, la femme fragile, la femme délicate, la femme victime, la femme faible, osons dire le mot.
Fuck off.
Je ne sais pas si c’est le contact avec la nature, le petit plongeon dans certains mythes amérindiens, l’expérience formatrice de la survie sous la pluie, le dépassement de soi, le bain dans le lac, les mains usées par la corde, les douches froides, les pieds dans la boue, l’apprentissage des plantes comestibles, ou whatever.
Ce que je sais, c’est que le guidisme m’a fait mettre en pratique à maintes reprises ma force brute féminine.
Attention, je ne parle pas ici de violence! Oui, je me suis déjà « battue » dans la boue. Mais dans de la vraie boue, avec des bottes de randonnée, des vêtements presque scraps et la plus grande détermination du monde à arracher le foulard de mon adversaire avant qu’elle ne m’arrache le mien.
Y’a rien de sexy là-dedans. On ne s’est pas affrontées dans la boue parce que c’est hot de s’affronter dans la boue. On s’est affrontées et la boue était là et on n’en a pas fait de cas.

C’est peut-être le plus grand apport du guidisme à la femme que je suis aujourd’hui : ne jamais douter de ma force. La fragilité n’est pas une caractéristique féminine. C’est une caractéristique humaine.

Je me suis posé la question inverse, à savoir si le scoutisme pouvait apporter la même chose aux garçons. Je crois que non. Pourquoi? Parce que les garçons, bien qu’amenés à réfléchir et à devenir des citoyens sensibles aux injustices, à l’environnement, à l’autre, ne sont pas aussi drastiquement poussés à briser le stéréotype masculin de la virilité. À quand des réflexions féministes dans les unités masculines? Car ne l’oublions pas, le grand danger qui guette le féminisme, c’est qu’il ne soit que le combat des femmes, et non pas celui d’une société qui décide de briser les enclos et de marcher ensemble vers l’égalité et le respect des différences.

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