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Je n’ai participé à aucune manifestation

1 Mai

Je n’ai participé à aucune manifestation.

J’ai préféré, à de nombreuses reprises, regarder le défilement de ces gens forts, heureux, courageux.

 

Je n’ai participé à aucune manifestation.

J’ai même omis de porter le carré rouge, jusqu’à il y a tout juste quelques semaines.

 

Je n’ai participé à aucune manifestation.

J’ai lu quelques articles de journaux, entendu quelques reportages radiophoniques, écouté quelques plaintes bien senties.

 

Je n’ai participé à aucune manifestation.

J’ai occupé mon temps plutôt que de remplir mon devoir en allant voter à mes assemblées générales.

 

Je n’ai participé à aucune manifestation.

Je me suis tue, ne retweetant rien, ne partageant rien sur mon compte Facebook, sinon les habituelles insignifiances qu’on me connaît.

 

Je n’ai participé à aucune manifestation.

J’ai pris position contre la hausse, mais ne débattant vraiment jamais avec quiconque.

 

Je n’ai participé à aucune manifestation,

mais j’ai quand même eu les larmes aux yeux.

 

Je n’ai pas choisi de rester à l’écart. Mais la violence émotionnelle, politique et historique me pousse hors du conflit. Je reste prise dans l’inaction.

J’absorbe. Les cris, les pleurs, les coups, l’indifférence. Silencieusement, je vous regarde agir. Haïr.

 

Ne m’en voulez pas. Je suis avec vous.

Je serai là, quand ce sera terminé.

Je vous promets d’être là pour témoigner de cette génération de laquelle on n’attendait plus rien.

De cette si étrange conflictualité qui nous habite. Celle de tout avoir et de ne rien posséder. Celle d’avoir des idéaux qu’on trouve idéalistes. Celle d’être finalement trop intelligent. Celle d’avoir des parents qui sont d’accord, mais trop fatigués pour agir.

Celle de partager notre quotidien avec des hipsters, des douchebags, des hippies, et de n’être finalement rien au cœur de tout ça.

 

Je me demande souvent ces jours-ci si Montréal n’est pas devenue étrangère en son pays. Si le Plateau, le Mile-End, Outremont, sont une étrange communauté au sein d’une province qui la regarde avec peur, mépris, incompréhension.

 

Je me tais.

Je vous laisse parler.

Vous avez tellement de choses à dire.

 

Le lynx du Biodôme*

24 Jan
Tristesse animal noir. Texte original: Anja Hilling. Traduction: Silvia Berutti-Ronelt, en collaboration avec Jean-Claude Berutti (Éditions théâtrales). Mise en scène: Claude Poissant. Assistance à la mise en scène et régie: Catherine La Frenière. Scénographie: Geneviève Lizotte. Conception sonore: Philippe Brault. Costumes: Marc Sénécal, assisté de Elen Ewing. Éclairages: Éric Champoux. Accessoires: David Ouellet. Mouvement: Caroline Laurin-Beaucage. Avec: David Boutin, Robin-Joël Cool, Stéphane Demers, Pascale Desrochers, Alexandre Fortin, Claude Gagnon, Alice Pascual et Marie-Ève Pelletier. Une coproduction ESPACE GO / Théâtre PÀP, présentée à ESPACE GO du 17 janvier au 11 février 2012.

 

Théâtre PÀP, c’est une compagnie vouée à la création depuis plus de 30 ans. Et c’est une compagnie qui cohabite avec ESPACE GO, sous un même toit, depuis 17 ans. Ce toit, aujourd’hui, c’est ce théâtre, boulevard Saint-Laurent, dont le débarcadère-garage a récemment été revampé par le collectif En Masse – ce même collectif qui est la «tête d’affiche» de la toute récente exposition BIG BANG du Musée des Beaux-Arts de Montréal. ESPACE GO, c’est donc cette image de théâtre artistique, mais relax et branché. C’est aussi ce théâtre qui fait jaser à voix haute par son passé lié au défunt Théâtre Expérimental des Femmes, dont la programmation d’aujourd’hui garde plus ou moins des échos (c’est selon). Et c’est ce théâtre qui fait jaser à voix basse depuis que ses campagnes de publicité se résument à la pub en grande pompe de quelques-unes des pièces de la saison – ou plutôt de quelques-uns des acteurs figurant dans ces quelques pièces. Trois pièces publicisées, donc, sur les huit à l’affiche cette saison-ci.

Si je parle de façade et d’image, ce n’est pas pour ne parler de Tristesse animal noir qu’en effleurant sa surface. Au contraire, c’est pour bien vous le faire voir, cet animal. Cette bête, ce n’est pas qu’une pièce diffusée à ESPACE GO. C’est la première collaboration de PÀP et de GO, la première union officielle de ces deux entités partageant le même toit. Ce que cette collaboration veut dire, c’est qu’on tente d’ouvrir la porte à un certain vent, sinon de changement, du moins de fraîcheur.

Mais cette collaboration, ce qu’elle signifie aussi, c’est que, sauf si vous vivez sous une pierre, comme un animal (…noir), vous savez pertinemment que Tristesse animal noir est à l’affiche à ESPACE GO. Vous l’avez vu sur des panneaux lumineux, vous l’avez vu sur des clôtures, vous l’avez vu sur les portes et fenêtres placardées des commerces fermés, vous l’avez vu dans le métro, vous l’avez vu dans le journal, vous l’avez vu dans les magasines, vous l’avez vu dans les blogues, vous l’avez vu à la télé. Tristesse animal noir, c’est la fusion des efforts publicitaires du PÀP comme de GO, de l’activité sur les réseaux sociaux de l’un (bonjour, Sarah @theatrepap!) et de la publicité plus que sauvage de l’autre. Résultat: la quantité phénoménale de publicité autour de ce spectacle me permet pratiquement d’affirmer que Tristesse animal noir est partout (j’exagère à peine).

Tristesse sur la lune. Sources: The New York Times, NASA, ESPACE GO, Publicité Sauvage et Photoshop.


 

Une ampleur publicitaire qui laisse présager un projet tout aussi vaste, si ce n’est que par ses moyens. Et plus un projet est vaste, plus vastes sont aussi ses possibilités de chute. Heureusement, se dit-on, le projet semble particulièrement documenté et éclairé:

On a lu une cinquantaine de textes avant de découvrir TRISTESSE ANIMAL NOIR d’Anja Hilling. Le propos, le souffle et la structure me posaient d’importants défis, dont une émotion étrange à circonscrire, à définir, à transmettre. Donc une écriture piégeante pour tous ceux qui allaient dire oui à cet animal en apparence un peu « sauvage ».

-CLAUDE POISSANT

Il y a donc, au coeur du projet, une conscience de l’écriture de Hilling et du piège qu’elle comporte. Cette plume, encore méconnue au Québec, c’en est une qui narre, qui épie, qui encercle tranquillement. C’est une parole silencieuse qui attend simplement de se refermer sur la chair. La tristesse que cette écriture dépeint, cet animal noir, elle se trace en s’écrivant. Claude Poissant, fort heureusement, on le sait capable de saisir l’insaisissable. De représenter le silence entre les lignes, le vent entre les paroles.

En effet, la mise en scène déploie donc son habituelle artillerie, aussi lourde que légère. Un plateau grand comme une arène, un espace laissé à sculpter par la profondeur des clairs-obscurs et des échos (magnifique travail d’Éric Champoux et de Philippe Brault). Des corps chargés de porter la poésie du langage par leur simple présence, chaque geste comme une ponctuation, comme une note dans une portée.

 

Mais cette fois, le piège reste béant, ses crocs inutilement ouverts, rouillant sous le poids de l’attente. Les paroles s’alignent comme les grains d’un chapelet, machinalement, par habitude, découpées en une litanie aussi régulière que prévisible, sans jamais faire apparaître la figure tant priée. Celle-ci semble se dessiner au coin de l’oeil – peut-être seulement évoquée par l’espoir – comme une tache sombre en périphérie de la vue, mais elle échappe sans cesse au regard. Elle demeure floue, sans que l’on ne parvienne à en cerner les détails, ni même les contours. Tous les rites habituels sont en place pour conjurer la bête, mais elle demeure cruellement absente, le vide résonnant narquoisement au coeur de l’inutile appareillage censé l’évoquer. Pire, le piège finit par se refermer sans bruit, ratant sa cible, gisant là, impuissant, crocs plantés dans l’espoir mort d’une éventuelle prise.

On ne peut s’empêcher de penser, en se mordant la lèvre, à ces autres fois où l’incantation avait fonctionné. Au brouillard hypnotisant de Je voudrais me déposer la tête, surtout, dont la lourdeur nous hantait comme une nausée. Ici, toutefois, pas de brouillard pour masquer le vide. Qu’un véhicule miniature rappelant, comme un pincement, un passé absent. Et un dossier dramaturgique remarquablement fourni pour nous rappeler tout ce que ce spectacle aurait pu être, sinon un exercice de routine.

La pratique théâtrale actuelle est en profonde mutation et un ensemble de facteurs complexes en est à l’origine; tout cela transforme également notre rapport à notre art et à la rencontre avec le public. […] À quel théâtre rêvons-nous?

GINETTE NOISEUX

Ce théâtre, ose-t-on finalement à peine penser, l’a-t-on rêvé au point de le laisser s’échapper? A-t-on traqué la bête au point de l’apeurer?

C’est à peine l’idée formée qu’on l’aperçoit enfin, cet animal tant désespéré. Son image attendait sagement au détour d’un coin de rue, placardée en triple sur une façade.

 
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* Petite, j’adorais aller au Biodôme. C’est surtout que j’espérais voir son lynx, cet animal mystérieux que je ne parvenais pas à me figurer. Il me semblait insaisissable, étrange autant par son nom (gagnant au Scrabble) que par son caractère sauvage, autant par la sagesse de son regard que par la majesté de son mouvement. Voir le lynx du Biodôme, à mes yeux d’enfant, c’était voir une apparition, regarder l’inconnu, tisser des liens avec l’infiniment sauvage, être touchée par la grâce. Lorsque j’allais au Biodôme, je me jetais dans la foule d’enfants massés devant le repaire du lynx et je me hissais sur la pointe des pieds, le souffle suspendu. Et nous nous faisions tous doucement guider ailleurs par un employé qui nous confiait tout bas: «Il dort». Profondément déçue, je finissais pourtant toujours par me dire ce n’était que pour mieux se réveiller.

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