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CAPITAL CONFIANCE Deuxième partie: le capital

19 Mar
Capital Confiance. TEXTE ET MISE EN SCÈNE: Bernard Breuse, Miguel Decleire, Yannick Duret, Diane Fourdrignier, Raphaël Noël, Stéphane Olivier, Mélanie Zucconi. ASSISTANCE À LA MISE EN SCÈNE: Diane Fourdrignier. SCÉNOGRAPHIE ET COSTUMES: Marie Szersnovicz. CONCEPTION 3D: Laurent Talbot. DIRECTION DE PRODUCTION: Céline Renchon. TECHNIQUE: Aude Dierkens. PHOTOS: Herman Sorgeloos. Une production Transquinquiennal et Groupe TOC, présentée à Espace Libre du 13 au 17 mars 2012.

Déjà, à notre arrivée à Espace Libre, ça fourmillait. L’ambiance était à la fête, et surtout, à la découverte. Première médiatique égalant donc à une soirée où les faces publiques abondent, où les dirigeants de la place serrent des mains.  Dès l’entrée dans le hall du théâtre, on sentait la chaleur d’un groupe de gens. L’excitation était palpable.  Les portes de la salle s’ouvrirent (enfin) et la masse se faufila docilement entre les gradins, tentant de dénicher le meilleur spot

À un moment, à quelques minutes seulement de la représentation, le directeur artistique se posta devant l’estrade, et fit l’annonce de se coller. Qu’ici, à Espace Libre, les banquettes étaient conviviales et qu’on devait s’y faire des amis, qu’on devait minimiser la dimension de notre «bulle» personnelle. La crowd rit un peu, et exécuta la demande. On se tassa, on se rapprocha, et plus tard on réalisa même qu’on se tenait par les coudes.

Je suis habituée aux salles, aux foules, aux conventions, aux routines propres à chaque théâtre: le serrage de coudes, les messages préenregistrés ou les discours, l’attention aux cellulaires, la fermeture de tout appareil susceptible d’émettre un bruit, les bonbons qu’il vaudrait mieux déballer tout de suite, les rires enthousiastes des gens n’ayant jamais entendu la blague non moins nécessaire.

Je m’assis, j’enlevai des couches, je m’installai.  J’ai les pattes trop grandes, trop longues, pour assister à des spectacles sold out.  Je passai donc l’heure du spectacle à avoir peur de toucher, frôler, déranger la personne assise à ma droite.

N’empêche que je suis toujours excitée lorsque je vais au théâtre, surtout lors des premières. C’est ce petit quelque chose dans l’air, cette fébrilité, ces détails qui échappent lorsqu’on n’est pas habitué aux salles, aux foules, aux conventions, aux routines. Le trépignement des directeurs artistiques. Les sueurs froides des metteurs en scène. Les tics nerveux des concepteurs. La chorégraphie des coups de coude et des regards obliques à chaque critique franchissant la porte d’entrée. Les salutations polies de ceux qui se croisent encore et encore, de première en première. Un ballet subtil qui ne manque pas de m’électriser, de me rappeler que quelque chose est en train de se passer.

Je n’étais pas une spectatrice ordinaire ce soir là. J’ai fait le coq. J’ai gonflé ma poitrine, mon ego. Moi, je savais ce qui allait arriver. Moi, je connaissais Capital Confiance. Moi, j’appréhendais les punchs. Quand même, pour ne pas trop ressortir du lot, j’ai fait de mon mieux pour suivre la foule : respirer au même rythme, rire aux mêmes éclats, me faire surprendre aux mêmes surprises.

J’en oublie le déjà-vu, j’en oublie mes impressions de la veille. J’assiste à une première, moi aussi. Je suis fébrile, moi aussi. J’ai vu la partition, mais je n’en connais pas les couleurs, les saveurs. Ici, je me laisse surprendre par un revers; là, par un rire; là encore, par un regard complice. Je connais les trucs du magicien, je fixe attentivement ses mains, mais elles sont encore plus rapides que mon regard. Je me surprends à y croire encore, malgré moi.

Au moment où les magiciens traversèrent du côté du public, du côté des requérants de lapin blanc niché au creux du chapeau, une comédienne me reconnut.  Elle me fit un clin d’oeil subtil.  Ce battement de paupière me rappela, comme un flash-back, notre rencontre, notre vin.  «Bienvenue au spectacle, au vrai», disait-il, ce clin d’oeil.  En tant que bonne participante, je me retins de crier haut et fort, at the top of my lungs, que le lapin dans le chapeau, j’avais commencé à l’apprivoiser.  Nous sommes bien loin du Petit Prince, mais quand même, le principe se vaut, du moins, l’expérience le valait.

Mais quelque chose cloche. Mon visage ne se crispe plus lorsque les tableaux, grinçants d’ironie, s’amusent à écorcher cette société qui est aussi la mienne. Mes oreilles sont maintenant préparées à être mises à l’épreuve par la musique trop forte. Mes mains, préparées à recevoir la soupe. Mes yeux, prêts à soutenir les regards. Je ne suis plus mal à l’aise lorsqu’on teste mes limites. Je sais jusqu’où je serai mise à l’épreuve. Je connais les durées, les suites, les issues.

Prêts, pas prêts, j’y vais.

J’entre en mode comparatif :
«Qu’est-ce qu’il dit là? Il ne disait pas ça hier.»

Ou :
«Ah! Yes! Il s’en est souvenu! Fiouf!»

Voire :
«Ouf… Elle semble bien nerveuse ce soir. J’espère qu’elle ne perdra pas son sang froid.»

Même :
«Coudonc, c’est quoi le problème du public!? Je croyais que c’était drôle, ce passage là… Eh bien.»

Je ne suis pas une spectatrice. Je ne porte pas mon regard de critique. Je réprime un sourire à chaque surprise imminente, je croise de biais les regards de l’équipe à chaque rire unanime.  J’anticipe les réactions, je les mesure, les soupèse, les compare.

La critique d’un spectacle de théâtre est pour moi un automatisme. Rare est-il que j’assiste à un spectacle où mon regard critique est laissé au vestiaire. Je ne peux m’en défaire. Déformation académique? Réflexe introversif? L’appât du débat? Je ne le sais pas. Quoi qu’il en soit, j’analysai. À la différence de la veille, j’induisis une part de mes réflexions sur la réaction du public présent. Je sortis mes antennes, aiguisai mon intuition, et amassai les impressions du groupe.

Je repense à la veille. « On ne peut pas être méchant envers quelqu’un avec qui on vient de dîner», avait lancé quelqu’un en boutade — peut-être sur fond de crainte. Mais je n’ai aucune envie d’émettre de méchanceté, ni même de réserve. J’ai envie d’écrire mon enthousiasme, de ne pas être objective, de m’épancher. Mais il y a cette chose qui cloche, résolument. Ce que je ressens, ce n’est pas l’exaltation de la découverte — celle-là, je l’ai déjà écrite. Ce que je ressens, c’est la satisfaction grisante de voir une salle vibrer, c’est la confirmation de ce que je devinais déjà. Je ne suis pas du côté de ceux qui découvrent, je suis du côté de ceux qui observent. Je suis de ceux qui savent, qui se doutent, qui pressentent. Je ne suis pas une spectatrice de la scène. Je suis spectatrice de la salle.

Généralement, je me fous des «célébrités» au théâtre.  J’assiste régulièrement aux premières.  Je côtoie fréquemment des personnalités connues.  Toujours, je m’en fous.  Pourquoi devrais-je partager mon attention, leur en donner une fraction, pourquoi, potiner?  Non.  Je m’en fous.  

Maintenant, à Capital Confiance, sachant déjà ce qui se tramait sur scène, ayant déjà entendu ces satires, ces répliques, ces adresses, j’ai, et ce malgré moi, passé la moitié de la pièce à scruter les réactions d’un trio de célébrités théâtrales québécoises assis en face de moi.  Trois grands noms, trois personnalités notoires, trois gens qui ne me connaissent pas mais que je connais.  Je m’accoudai à mes genoux afin d’entendre leurs commentaires chuchotés, afin d’entrevoir leurs moues.  L’écho de ces trois figures vedettes pris un tout autre sens.  C’est comme si leurs goûts pouvaient soudainement influencer les miens; comme si devant moi siégeait la vraie critique de ces pairs théâtreux d’outre-mer; comme si soudain, je réalisais ce que le texte soulevait, quelle portée il avait sur moi, jeune québécoise consommatrice.  Prise au dépourvu, devais-je m’appuyer sur mes comparses québécois pour, en fait, savoir ce que je devais me dire?

Je me dis que si on ne peut pas être méchant envers quelqu’un avec qui on vient de dîner, on ne peut pas, non plus, vanter ceux avec qui on a dîné la veille. Le vin que nous avons partagé ne prendrait-il pas alors des allures de pot-de-vin? Aurais-je donc dû le refuser? Comment, maintenant, laisser libre cours à mon enthousiasme, sans scrupules? Ne serait-ce alors entrer dans une certaine logique marchande? Je repense à cette boutique où j’ai travaillé un temps, à l’épais «guide de l’employé» dont nous devions épouser les formes. On y détaillait, à grands coups de diagrammes et d’étapes, comment une attitude amicale, détendue et sympathique augmentait les ventes, et comment d’authentiques compliments personnels parsemés ici et là fidélisaient le consommateur. Suis-je maintenant la consommatrice ayant accepté le compliment? Mon enchantement est-il authentique ou créé de toutes pièces? Suis-je plutôt prise de paranoïa? Ai-je digéré le propos de Capital Confiance jusqu’au délire?

Je me suis délectée de ce qu’on m’a présenté. Je l’ai louangé. Je l’ai partagé. J’ai invité des gens à y aller afin de pouvoir en reparler :
«Vraiment, c’est un spectacle super intéressant. Vas-y. Ça vaut la peine.»
Voire :
«J’ai vu un super bon show hier. Il est à l’affiche que quelques jours : claire ton horaire et fais de la place pour un bon moment théâtral.»
Même :
«Oui, j’ai bien aimé.»

Oups. Devais-je le dire?

Syndrome de la page blanche. Mes mains se verrouillent, refusent d’écrire. Je crains que mes écrits équivalent à mon consentement à un marchandage implicite; je crains que mes paroles soient citées, exhibées comme la preuve d’une manipulation. Je me pends. Je me défenestre. Je me taillaide les veines. Je me liposuce jusqu’à la glotte. Je me tais. Je le sais, je ne parviendrai à écrire que lorsque la pression se sera dissipée, lorsque l’enjeu sera éteint. D’ici là, je dis, je parle, et j’espère que le bouche-à-oreille soit encore capable de remplir une salle. Et ça ne m’engage à rien. Lorsque les paroles s’envolent, le vin demeure simplement du vin, sans sous-entendu.

Cheers.

Cheers, Gary, et merci d’avoir été collaboratrice spéciale des Langues Sales pour cet article à quatre mains. J’espère que nos lecteurs ne s’y seront pas trop égarés.

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Nos remerciements à l’équipe de Capital Confiance et d’Espace Libre, au talentueux et sympathique cook (à qui, tout compte fait, on ne s’est toujours pas présentées), et à Ianik Marcil, l’«enthousiaste» punkonome avec qui nous avons partagé le vin. Allez lire ses excellents billets sur la pièce et son fond ici et .

CAPITAL CONFIANCE Première partie: la confiance

13 Mar
Capital Confiance. TEXTE ET  MISE EN SCÈNE: Bernard Breuse, Miguel Decleire, Yannick Duret, Diane Fourdrignier, Raphaël Noël, Stéphane Olivier, Mélanie Zucconi. ASSISTANCE À LA MISE EN SCÈNE: Diane Fourdrignier. SCÉNOGRAPHIE ET COSTUMES: Marie Szersnovicz. CONCEPTION 3D:  Laurent Talbot. DIRECTION DE PRODUCTION: Céline Renchon. TECHNIQUE: Aude Dierkens. PHOTOS: Herman Sorgeloos. Une production Transquinquiennal et Groupe TOC, présentée à Espace Libre du 13 au 17 mars 2012.

Entrée à Espace Libre, pas un chat, certainement pas de chien.  Une âme charitable de la billetterie nous demande comment elle peut nous aider.  

«On vient souper?» balbutie-t-on maladroitement.  

«À l’étage.  Au premier.» nous réplique-t-elle en pointant l’ascenseur.  

En haut, un homme au four nous regarde, acquiesce poliment, approuvant notre présence.  On pose nos manteaux, on scrute les alentours.  Ça sent bon.  Le calme palpable nous fait pressentir que ça grouille à quelque part mais qu’on n’y est clairement pas.  On s’assoit, quitte à rester debout.  D’autres se joignent au cuisinier.  Encore, on nous soumet à des hochements de tête comme pour nous faire comprendre qu’ils savent que nous sommes là.  Prise par un sentiment traduisible par «mais qu’est-ce que je fais ici», je sors fumer.  À l’extérieur, une dame.  

«Avez-vous du feu?»  

«Oui oui, tiens. » 

Temps.

«Marilou-Garou? »  

«Oui! Eh bien, non! Mais, oui!  Moi c’est Gary Price.»  

«ENFIN!» je me dis : une poignée de main!  «ENFIN!» je me dis : une convention sociale qui me donne lieu d’exister, ici et maintenant. Ce ne sera que plus tard, en salle, que le cook me demandera qui je suis.

Le cook et moi, on s’était déjà rencontrés, mais on ne s’en souvenait que vaguement. Nous n’en gardions que la vague impression que c’était normal de nous retrouver encore là, qu’il était là parce qu’il était là, que j’étais là parce que j’étais là. Comme tous ces gens que je croise encore et encore au théâtre et que je crois presque connaître, par habitude.

Mais la vraie raison de ma présence, de celle de Gary, de ce texte, c’est que Gary et moi, on est collègues ailleurs.  Presque par hasard, toutes deux intriguées par Capital Confiance, on s’est toutes deux offertes pour assister au spectacle et en écrire quelques mots. Presque par hasard, on nous offrait en retour de souper avec l’équipe du spectacle et celle d’Espace Libre. De part et d’autre, on ne semblait pas trop savoir pourquoi on offrait, ni pourquoi on acceptait. Pourquoi pas? s’était-on dit. Pourquoi pas? se dit-on encore en attendant l’équipe encore prisonnière de son montage.

Pourquoi pas.

C’est avec du retard qu’ils arrivent enfin, en s’écriant et en levant les bras au ciel. Ils ont, dans le creux des yeux et du corps, autant de signes de soulagement que de fatigue. Ce n’est pas le relâchement de la victoire, mais la brève étincelle au regard de ceux qui ont enfin terminé une étape. Ils se joignent à nous et nous nous mêlons les uns aux autres, créateurs comme spectateurs, le temps d’un repas maison préparé avec soin et amour, le temps d’une brève pause avant le retour à la charge.

Je ne pouvais que sourire lorsque j’appris qu’on servait, ce soir, un ragoût de pattes de cochon.  Bienvenue au Québec les Belges!  Ici, on mange les pieds des animaux qui traînent dans la boue.

On se verse du vin, on se présente à demi, on parle de théâtre, de politique belge, de référendums québécois, de policiers qui urinent sur le 1%, de poules au pot.

J’appris la différence entre la poule et le poulet en cuisine.  La poule a déjà pondu.  La poule, on la mange ménopausée.  Ainsi on doit la faire mijoter longuement pour attendrir sa chair ayant du vécu.  Le poulet, c’est comme le veau, disons.  Lui a la chair jeune et tendre.

Surprenant, non, comme résultat d’une rencontre transcontinentale?

La première de Capital Confiance est encore loin, c’est une idée qui n’existe pas encore, et son stress existe encore moins. Il n’y a que celui de ne pas voir passer l’heure, de débuter la générale en retard, de ne pas avoir pu prendre de pause cigarette. On range en vitesse, on redescend en salle et puis, presque sans s’en rendre compte, le «on» se sépare en deux.

Division en deux clans : un sur scène, un en salle.  Les créateurs et les jugeurs.

Il y a nous, angoissées par la crainte de déranger, de s’être immiscées trop loin dans l’intimité de cette générale, dans ce dernier moment de fragilité avant la première.

En même temps, nous sommes des rois.  Reines de banquettes où, oui, l’espace est libre.  Comme au cinéma, lorsqu’il n’y a personne devant, on hisse nos talons sur les sièges en face de nous.  Rarement au théâtre ai-je eu la possibilité de m’étirer, de me croiser les jambes sans la peur de rencontrer la paire de l’autre à côté.  On baigne dans le paradoxe du malaise et du confort.

Il y a eux, autour de nous, sur scène, en coulisse et en régie, qui s’affairent. Certains craignent soudain que nous soyons là pour juger, pour noter, pour critiquer.

Presque gênée, j’exhibe clandestinement mon calepin.

Depuis nos sièges, on promet qu’on n’est là que pour observer et prendre le pouls, qu’on ne jugera pas de leur performance, qu’on attendra à la première pour avoir un regard critique.

Démasquée, à vous je le dirai : malgré moi, j’ai jugé.

Sur scène, on hausse les épaules et on blague, on nous lance en riant de nous fermer les yeux pour ne pas nous gâcher les surprises.

L’amatrice en moi bougonne de comprendre les trucages, les fraudes du magicien.

Le Père Noël n’existe vraiment pas.

Et puis soudain, comme ça, c’est commencé.

S’ils doutaient peut-être qu’on sache tenir nos langues, le malaise s’évapore peu à peu à mesure que la générale avance sans anicroche, avec de plus en plus d’assurance. Il y a quelque chose du saut dans le vide dans ce moment partagé. Ils acceptent de se dévoiler, en primeur, à des inconnues s’autoproclamant langues sales. On accepte de se frayer un chemin sans guide dans les silences, les malaises, les inconforts, les étrangetés et les rires. Mais on vient de partager un repas, de partager le vin. On se fait confiance. On ferme les yeux et on se laisse tomber en espérant être rattrapé.

Je fais toujours acte de foi envers un spectacle.  Les personnages en scène et les êtres qui les incarnent me semble toujours être des reliques précieuses au service de l’art, des figures intouchables, quasi inhumaines.

Un rot brechtien, un rot de pattes de pig me rappela soudainement que j’avais déjà soulevé mon verre au ciel avec Capital Confiance, que ces gens en scène sont mes semblables.

Acte de foi en renouvellement : persister à y croire dur comme fer, quand bien même que j’aie dîné avec les fabricants de l’illusion.

Le Père Noël n’existe pas, mais la magie de cette idée, elle, est indéniable.

Le vrai au théâtre n’existe pas, mais la magie de sa fiction, elle, est indéniable.

Peu à peu, on sent une magie se préparer. Quelque chose en ébullition. Des flammèches qui laissent présager une explosion. Un buzz qu’on entend déjà résonner en sourdine. Quelque chose se prépare dans l’air, quelque chose qui brûle d’être vécu ensemble. On rit, on serre les dents, on hausse les sourcils et on se mord les lèvres. On voudrait des voisins à regarder, des réactions à scruter, à partager. On voudrait vivre le moment avec d’autres, le partager comme on vient de partager le pain.

Se retrouve là, peut-être, le plus magique.  À défaut d’avoir des complices en salle, on en a en scène.  La petitesse du «faux» public privilégié à la générale dirigeait le regard des comédiens sur nous.  Mon individu était sollicité.  Les acteurs ne zyeutaient pas une masse, mais bien moi en tant qu’entité, en tant que la fille assise entre untel et untel à la table du souper.  C’est comme si je pouvais sentir dans leur œil une reconnaissance, une connivence de cet avant spectacle que je croyais déjà évaporée, mais qui finalement ne s’incarnait qu’autrement.

Et puis soudain, comme ça, c’est terminé.

Du côté de la scène, on rallume toutes les lumières, on se demande si ça allait comme ça, on se dézippe, on range, on nettoie, on relaxe, on fait des blagues, on rit, on nous demande à demi, à nous aussi, si ça allait comme ça.

À nouveau presque gênée, je range mon calepin.

Du côté de la salle, on a l’enthousiasme au ventre, mais il résonne comme un écho dans l’espace tristement vide d’Espace Libre. On a soif d’une salle qui grouille, de cette masse silencieuse qui enveloppe de sa présence, qu’on sent vivre malgré soi, et dont on parvient à entendre l’intérêt autant que l’ennui. On ressent son absence comme une douleur au membre fantôme, comme si on venait de vivre quelque chose de fort, de sensible, de poignant, mais qu’il nous manquait encore le membre pour le ressentir. Comment vivre un moment de théâtre s’il n’y a personne d’autre avec qui le partager? Si un arbre tombe dans une forêt où il n’y a personne pour l’entendre…

Et si on vous assure qu’on y était, nous, dans cette forêt? Comment vous assurer que nous n’avons pas rêvé au vacarme?  Comment en être sûres nous-mêmes?

TIMBER!

On verra ce soir.

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