Je n’ai participé à aucune manifestation

1 Mai

Je n’ai participé à aucune manifestation.

J’ai préféré, à de nombreuses reprises, regarder le défilement de ces gens forts, heureux, courageux.

 

Je n’ai participé à aucune manifestation.

J’ai même omis de porter le carré rouge, jusqu’à il y a tout juste quelques semaines.

 

Je n’ai participé à aucune manifestation.

J’ai lu quelques articles de journaux, entendu quelques reportages radiophoniques, écouté quelques plaintes bien senties.

 

Je n’ai participé à aucune manifestation.

J’ai occupé mon temps plutôt que de remplir mon devoir en allant voter à mes assemblées générales.

 

Je n’ai participé à aucune manifestation.

Je me suis tue, ne retweetant rien, ne partageant rien sur mon compte Facebook, sinon les habituelles insignifiances qu’on me connaît.

 

Je n’ai participé à aucune manifestation.

J’ai pris position contre la hausse, mais ne débattant vraiment jamais avec quiconque.

 

Je n’ai participé à aucune manifestation,

mais j’ai quand même eu les larmes aux yeux.

 

Je n’ai pas choisi de rester à l’écart. Mais la violence émotionnelle, politique et historique me pousse hors du conflit. Je reste prise dans l’inaction.

J’absorbe. Les cris, les pleurs, les coups, l’indifférence. Silencieusement, je vous regarde agir. Haïr.

 

Ne m’en voulez pas. Je suis avec vous.

Je serai là, quand ce sera terminé.

Je vous promets d’être là pour témoigner de cette génération de laquelle on n’attendait plus rien.

De cette si étrange conflictualité qui nous habite. Celle de tout avoir et de ne rien posséder. Celle d’avoir des idéaux qu’on trouve idéalistes. Celle d’être finalement trop intelligent. Celle d’avoir des parents qui sont d’accord, mais trop fatigués pour agir.

Celle de partager notre quotidien avec des hipsters, des douchebags, des hippies, et de n’être finalement rien au cœur de tout ça.

 

Je me demande souvent ces jours-ci si Montréal n’est pas devenue étrangère en son pays. Si le Plateau, le Mile-End, Outremont, sont une étrange communauté au sein d’une province qui la regarde avec peur, mépris, incompréhension.

 

Je me tais.

Je vous laisse parler.

Vous avez tellement de choses à dire.

 

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CAPITAL CONFIANCE Deuxième partie: le capital

19 Mar
Capital Confiance. TEXTE ET MISE EN SCÈNE: Bernard Breuse, Miguel Decleire, Yannick Duret, Diane Fourdrignier, Raphaël Noël, Stéphane Olivier, Mélanie Zucconi. ASSISTANCE À LA MISE EN SCÈNE: Diane Fourdrignier. SCÉNOGRAPHIE ET COSTUMES: Marie Szersnovicz. CONCEPTION 3D: Laurent Talbot. DIRECTION DE PRODUCTION: Céline Renchon. TECHNIQUE: Aude Dierkens. PHOTOS: Herman Sorgeloos. Une production Transquinquiennal et Groupe TOC, présentée à Espace Libre du 13 au 17 mars 2012.

Déjà, à notre arrivée à Espace Libre, ça fourmillait. L’ambiance était à la fête, et surtout, à la découverte. Première médiatique égalant donc à une soirée où les faces publiques abondent, où les dirigeants de la place serrent des mains.  Dès l’entrée dans le hall du théâtre, on sentait la chaleur d’un groupe de gens. L’excitation était palpable.  Les portes de la salle s’ouvrirent (enfin) et la masse se faufila docilement entre les gradins, tentant de dénicher le meilleur spot

À un moment, à quelques minutes seulement de la représentation, le directeur artistique se posta devant l’estrade, et fit l’annonce de se coller. Qu’ici, à Espace Libre, les banquettes étaient conviviales et qu’on devait s’y faire des amis, qu’on devait minimiser la dimension de notre «bulle» personnelle. La crowd rit un peu, et exécuta la demande. On se tassa, on se rapprocha, et plus tard on réalisa même qu’on se tenait par les coudes.

Je suis habituée aux salles, aux foules, aux conventions, aux routines propres à chaque théâtre: le serrage de coudes, les messages préenregistrés ou les discours, l’attention aux cellulaires, la fermeture de tout appareil susceptible d’émettre un bruit, les bonbons qu’il vaudrait mieux déballer tout de suite, les rires enthousiastes des gens n’ayant jamais entendu la blague non moins nécessaire.

Je m’assis, j’enlevai des couches, je m’installai.  J’ai les pattes trop grandes, trop longues, pour assister à des spectacles sold out.  Je passai donc l’heure du spectacle à avoir peur de toucher, frôler, déranger la personne assise à ma droite.

N’empêche que je suis toujours excitée lorsque je vais au théâtre, surtout lors des premières. C’est ce petit quelque chose dans l’air, cette fébrilité, ces détails qui échappent lorsqu’on n’est pas habitué aux salles, aux foules, aux conventions, aux routines. Le trépignement des directeurs artistiques. Les sueurs froides des metteurs en scène. Les tics nerveux des concepteurs. La chorégraphie des coups de coude et des regards obliques à chaque critique franchissant la porte d’entrée. Les salutations polies de ceux qui se croisent encore et encore, de première en première. Un ballet subtil qui ne manque pas de m’électriser, de me rappeler que quelque chose est en train de se passer.

Je n’étais pas une spectatrice ordinaire ce soir là. J’ai fait le coq. J’ai gonflé ma poitrine, mon ego. Moi, je savais ce qui allait arriver. Moi, je connaissais Capital Confiance. Moi, j’appréhendais les punchs. Quand même, pour ne pas trop ressortir du lot, j’ai fait de mon mieux pour suivre la foule : respirer au même rythme, rire aux mêmes éclats, me faire surprendre aux mêmes surprises.

J’en oublie le déjà-vu, j’en oublie mes impressions de la veille. J’assiste à une première, moi aussi. Je suis fébrile, moi aussi. J’ai vu la partition, mais je n’en connais pas les couleurs, les saveurs. Ici, je me laisse surprendre par un revers; là, par un rire; là encore, par un regard complice. Je connais les trucs du magicien, je fixe attentivement ses mains, mais elles sont encore plus rapides que mon regard. Je me surprends à y croire encore, malgré moi.

Au moment où les magiciens traversèrent du côté du public, du côté des requérants de lapin blanc niché au creux du chapeau, une comédienne me reconnut.  Elle me fit un clin d’oeil subtil.  Ce battement de paupière me rappela, comme un flash-back, notre rencontre, notre vin.  «Bienvenue au spectacle, au vrai», disait-il, ce clin d’oeil.  En tant que bonne participante, je me retins de crier haut et fort, at the top of my lungs, que le lapin dans le chapeau, j’avais commencé à l’apprivoiser.  Nous sommes bien loin du Petit Prince, mais quand même, le principe se vaut, du moins, l’expérience le valait.

Mais quelque chose cloche. Mon visage ne se crispe plus lorsque les tableaux, grinçants d’ironie, s’amusent à écorcher cette société qui est aussi la mienne. Mes oreilles sont maintenant préparées à être mises à l’épreuve par la musique trop forte. Mes mains, préparées à recevoir la soupe. Mes yeux, prêts à soutenir les regards. Je ne suis plus mal à l’aise lorsqu’on teste mes limites. Je sais jusqu’où je serai mise à l’épreuve. Je connais les durées, les suites, les issues.

Prêts, pas prêts, j’y vais.

J’entre en mode comparatif :
«Qu’est-ce qu’il dit là? Il ne disait pas ça hier.»

Ou :
«Ah! Yes! Il s’en est souvenu! Fiouf!»

Voire :
«Ouf… Elle semble bien nerveuse ce soir. J’espère qu’elle ne perdra pas son sang froid.»

Même :
«Coudonc, c’est quoi le problème du public!? Je croyais que c’était drôle, ce passage là… Eh bien.»

Je ne suis pas une spectatrice. Je ne porte pas mon regard de critique. Je réprime un sourire à chaque surprise imminente, je croise de biais les regards de l’équipe à chaque rire unanime.  J’anticipe les réactions, je les mesure, les soupèse, les compare.

La critique d’un spectacle de théâtre est pour moi un automatisme. Rare est-il que j’assiste à un spectacle où mon regard critique est laissé au vestiaire. Je ne peux m’en défaire. Déformation académique? Réflexe introversif? L’appât du débat? Je ne le sais pas. Quoi qu’il en soit, j’analysai. À la différence de la veille, j’induisis une part de mes réflexions sur la réaction du public présent. Je sortis mes antennes, aiguisai mon intuition, et amassai les impressions du groupe.

Je repense à la veille. « On ne peut pas être méchant envers quelqu’un avec qui on vient de dîner», avait lancé quelqu’un en boutade — peut-être sur fond de crainte. Mais je n’ai aucune envie d’émettre de méchanceté, ni même de réserve. J’ai envie d’écrire mon enthousiasme, de ne pas être objective, de m’épancher. Mais il y a cette chose qui cloche, résolument. Ce que je ressens, ce n’est pas l’exaltation de la découverte — celle-là, je l’ai déjà écrite. Ce que je ressens, c’est la satisfaction grisante de voir une salle vibrer, c’est la confirmation de ce que je devinais déjà. Je ne suis pas du côté de ceux qui découvrent, je suis du côté de ceux qui observent. Je suis de ceux qui savent, qui se doutent, qui pressentent. Je ne suis pas une spectatrice de la scène. Je suis spectatrice de la salle.

Généralement, je me fous des «célébrités» au théâtre.  J’assiste régulièrement aux premières.  Je côtoie fréquemment des personnalités connues.  Toujours, je m’en fous.  Pourquoi devrais-je partager mon attention, leur en donner une fraction, pourquoi, potiner?  Non.  Je m’en fous.  

Maintenant, à Capital Confiance, sachant déjà ce qui se tramait sur scène, ayant déjà entendu ces satires, ces répliques, ces adresses, j’ai, et ce malgré moi, passé la moitié de la pièce à scruter les réactions d’un trio de célébrités théâtrales québécoises assis en face de moi.  Trois grands noms, trois personnalités notoires, trois gens qui ne me connaissent pas mais que je connais.  Je m’accoudai à mes genoux afin d’entendre leurs commentaires chuchotés, afin d’entrevoir leurs moues.  L’écho de ces trois figures vedettes pris un tout autre sens.  C’est comme si leurs goûts pouvaient soudainement influencer les miens; comme si devant moi siégeait la vraie critique de ces pairs théâtreux d’outre-mer; comme si soudain, je réalisais ce que le texte soulevait, quelle portée il avait sur moi, jeune québécoise consommatrice.  Prise au dépourvu, devais-je m’appuyer sur mes comparses québécois pour, en fait, savoir ce que je devais me dire?

Je me dis que si on ne peut pas être méchant envers quelqu’un avec qui on vient de dîner, on ne peut pas, non plus, vanter ceux avec qui on a dîné la veille. Le vin que nous avons partagé ne prendrait-il pas alors des allures de pot-de-vin? Aurais-je donc dû le refuser? Comment, maintenant, laisser libre cours à mon enthousiasme, sans scrupules? Ne serait-ce alors entrer dans une certaine logique marchande? Je repense à cette boutique où j’ai travaillé un temps, à l’épais «guide de l’employé» dont nous devions épouser les formes. On y détaillait, à grands coups de diagrammes et d’étapes, comment une attitude amicale, détendue et sympathique augmentait les ventes, et comment d’authentiques compliments personnels parsemés ici et là fidélisaient le consommateur. Suis-je maintenant la consommatrice ayant accepté le compliment? Mon enchantement est-il authentique ou créé de toutes pièces? Suis-je plutôt prise de paranoïa? Ai-je digéré le propos de Capital Confiance jusqu’au délire?

Je me suis délectée de ce qu’on m’a présenté. Je l’ai louangé. Je l’ai partagé. J’ai invité des gens à y aller afin de pouvoir en reparler :
«Vraiment, c’est un spectacle super intéressant. Vas-y. Ça vaut la peine.»
Voire :
«J’ai vu un super bon show hier. Il est à l’affiche que quelques jours : claire ton horaire et fais de la place pour un bon moment théâtral.»
Même :
«Oui, j’ai bien aimé.»

Oups. Devais-je le dire?

Syndrome de la page blanche. Mes mains se verrouillent, refusent d’écrire. Je crains que mes écrits équivalent à mon consentement à un marchandage implicite; je crains que mes paroles soient citées, exhibées comme la preuve d’une manipulation. Je me pends. Je me défenestre. Je me taillaide les veines. Je me liposuce jusqu’à la glotte. Je me tais. Je le sais, je ne parviendrai à écrire que lorsque la pression se sera dissipée, lorsque l’enjeu sera éteint. D’ici là, je dis, je parle, et j’espère que le bouche-à-oreille soit encore capable de remplir une salle. Et ça ne m’engage à rien. Lorsque les paroles s’envolent, le vin demeure simplement du vin, sans sous-entendu.

Cheers.

Cheers, Gary, et merci d’avoir été collaboratrice spéciale des Langues Sales pour cet article à quatre mains. J’espère que nos lecteurs ne s’y seront pas trop égarés.

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Nos remerciements à l’équipe de Capital Confiance et d’Espace Libre, au talentueux et sympathique cook (à qui, tout compte fait, on ne s’est toujours pas présentées), et à Ianik Marcil, l’«enthousiaste» punkonome avec qui nous avons partagé le vin. Allez lire ses excellents billets sur la pièce et son fond ici et .

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