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Amuleto

10 Déc
Amuleto de Roberto Bolaño, traduction de Nicole et Émile Martel. Adaptation et mise en scène: Catherine Vidal. Scénographie: Romain Fabre. Costumes: Fruzsina Lanyi. Lumière: Alexandre Pilon-Guay. Musique: Francis Rossignol. Maquillages: Florence Cornet. Assistance à la mise en scène et régie: Claudia Couture. Avec Renaud Lacelle-Bourdon, Olivier Morin, Dominique Quesnel et Victor Andres Trelles Turgeon. Une production du Théâtre de Quat’sous, présentée au Quat’sous du 16 novembre au 16 décembre 2010.

En août dernier, j’ai assisté à la reprise du Grand cahier, une mise en scène de Catherine Vidal. Cette adaptation du roman coup de poing d’Agota Kristof ma frappée de plein fouet. L’efficacité de l’adaptation du mode narratif à la scène, l’intégration ingénieuse d’accessoires et d’éléments scénographiques simples à la mise en scène…  Tous ces éléments ont assuré la place de Vidal dans ma ligne de mire, elle qui s’y était déjà introduite par sa mise en scène d’Acné japonaise d’Étienne Lepage, mon coup de coeur du festival Fringe 2008.

C’est donc sans même y réfléchir que je me suis procuré un billet pour sa dernière mise en scène, une autre adaptation de roman –cette fois Amuleto de l’auteur chilien Roberto Bolaño– en me disant même que je ferais de ce spectacle l’objet d’une critique à remettre pour un cours à l’université. Ce sera simple, me suis-je dit, puisque j’ai eu tant de choses à dire sur Le grand cahier.

Pourtant, la représentation m’a laissée plutôt perplexe. Lorsque mes amis m’ont posé l’inévitable question «puis?», je l’avoue, je n’ai pas immédiatement su quoi répondre. Ou plutôt, le peu que j’avais à en dire était profondément subjectif, donc impropre à une critique digne de ce nom.

Je me suis empressée de lire les critiques du spectacle (c’est-à-dire celles de Christian Saint-Pierre, d’Olivier Dumas,  d’Alexandre Vigneault et de ma collègue Langue Sale Ariane Dessaulles). Car oui, je suis de ceux qui aiment la critique, qui considèrent qu’elle peut nous aider, en tant que spectateurs, à affiner notre propre jugement. Une critique nous offre un point de vue éclairé sur une production théâtrale en y relevant un détail que nous aurions autrement ignoré ou, au contraire,  en  nous en offrant une perspective si opposée à la nôtre que nous sommes presque forcés à trouver des arguments pour nous justifier, pour solidifier notre argumentaire.

Les critiques d’Amuleto m’ont cependant laissée sur ma faim. Oui, elles analysent avec objectivité et professionnalisme la scénographie et le jeu des comédiens, soulignant pourtant un certain manque de «maîtrise» ou de «clarté» au niveau la mise en scène et de l’adaptation théâtrale, qui ne rendent pas justice à la «beauté du texte*» original. Pourtant, aucun de ces textes ne font écho à mon malaise face à l’œuvre.

Je me suis dit que je passais peut-être à côté de quelque chose. Peut-être avais-je eu trop d’attentes,  peut-être mon esprit critique était-il trop biaisé par mon appréciation des précédentes mises en scène de Catherine Vidal pour recevoir objectivement son Amuleto, peut-être encore ne m’étais-je pas assez informée avant d’assister à la représentation. Il est vrai que je n’ai pas lu l’œuvre originale de Bolaño, ni avant, ni après le spectacle, et que je n’avais pas encore lu le dossier de presse du projet de Vidal.

(J’ouvre ici une parenthèse au sujet de ce dossier de presse, que j’ai demandé au Quat’sous et que l’on ma refusé en me disant «Est-ce que tu fais partie de la presse? Non? Les dossiers de presse, c’est pour les critiques, il y en a un nombre limité», et que, gênée, infantilisée, je n’ai pas insisté pour obtenir. L’information est-elle destinée aux professionnels du théâtre, aux initiés? Le «grand public» est-il laissé de côté, voire infantilisé, par le milieu théâtral? On dira ce qu’on voudra des pré-papiers, de leur peut-être trop grande place dans les journaux par rapport aux critiques en elles-mêmes, mais les articles de Philippe Couture, Alexandre Vigneault et Alexandre Cadieux m’ont donné de l’information, moi, étudiante spécialisée en études théâtrales, qui n’ai apparemment aucune crédibilité. J’ai finalement obtenu le dossier de presse par la compréhensive Ariane Dessaulles mentionnée plus haut qui, contrairement à moi, n’est pas un imposteur, et peut donc accéder aux précieuses sept pages imprimées noir et blanc… dont, finalement, les trois mêmes articles que j’avais lu dans les journaux. Fermeture de parenthèse.)

J’ai vu Amuleto lors de la première semaine de représentations. Presque un mois plus tard, j’ose donc, après mûre réflexion, affirmer ma subjectivité. Ce n’est peut-être pas politically correct, je fais probablement entrave au code d’éthique des critiques, mais, puisque je ne fais pas partie de la presse et n’ai donc pas de crédibilité à perdre, je me mouille.

L’ambition du récit d’Amuleto est de raconter la mort d’une utopie, l’espoir d’un peuple qui tente de survivre malgré la répression. Bolaño, en poétisant la jeunesse mexicaine du tournant des années 1970, fait entendre la voix d’une nation latino-américaine par sa jeunesse, par la voix des poètes qui s’élève au-delà des massacres.

On voit là l’attrait de ce texte pour Catherine Vidal, Québécoise de première génération, née de parents chiliens. «J’ai connu ce sentiment de n’être ni d’ici, ni de là-bas. J’ai trouvé dans Amuleto ce regard juste, à la fois amoureux et pénétrant, que pose l’exilé sur son pays d’origine», confie-t-elle à Alexandre Cadieux**. Vidal choisit de centrer son adaptation théâtrale sur le personnage d’Auxilio Lacouture, femme étrange, errante, qui se retrouve prisonnière des toilettes de l’Université de Mexico lorsque celle-ci est évacuée de force par l’armée peu avant le fameux massacre de Tlatelolco d’octobre 1968. C’est par le récit de cette femme, amoureuse de la poésie des jeunes de son pays, que le portrait de l’espoir d’un pays est brossé.

C’est justement dans ce récit que réside le problème d’adaptation soulevé par la critique. Le mode narratif privilégié par Vidal tient peut-être la route dans le roman de Bolaño, un texte écrit pour être lu et imaginé dans l’intimité. Par contre, lorsque ce même récit est porté à la scène, vu et entendu, la narration semble plutôt entraver l’action. Le propos s’embourbe souvent dans une confusion au niveau du temps, de l’espace et des personnages. Par exemple, le rôle des jeunes poètes dans le récit d’Auxilio manque de précision. Ces personnages sont trop peu développés pour qu’il soit véritablement possible de saisir leur importance aux yeux d’Auxilio et au sein de leur nation. Par ailleurs, les aventures qu’Auxilio vit à leurs côtés sont-elles imaginées par elle lors de son séjour dans les toilettes? Sont-elles plutôt remémorées? Hallucinées? On comprend mal, aussi, la pertinence de certaines anecdotes racontées, comme celle du roi des prostitués qu’Auxilio et ses amis poètes vont confronter. Elle semble hors contexte, voire inutile à l’action, tant elle surgit dans celle-ci sans  véritablement être introduite.

D’autres éléments de cette production sont touchés par ce problème de cohérence. On sent la même volonté que dans Le grand cahier d’utiliser des accessoires de façon inventive, mais le manque de clarté de l’action affecte l’utilisation de ces objets, qui en deviennent décoratifs, superflus. Je pense surtout au pantin représentant le jeune homme malade, dans la chambre du roi des prostitués. Dans une scène aussi superflue à l’action, le pantin le devient tout autant, d’autant plus qu’il n’est utilisé qu’à ce moment, pour ensuite redisparaître de la scène. Même la presque totale absence de bande sonore m’a frappée comme étant lacunaire, puisque la présence de musique aurait peut-être structuré l’action en créant des ambiances. Un éclairage plus présent, plus imposant, aurait peut-être également accompli le même travail.

Techniquement, cette production réunit les éléments qui ont contribué à mon appréciation du Grand cahier et d’Acné japonaise. Les costumes campent l’époque avec brio; la scénographie réussit simplement et efficacement à réunir en un seul espace tous ceux évoqués dans le récit; les acteurs ont toute la candeur digne des poètes utopistes (sauf peut-être Victor Andres Trelles-Turgeon, d’un beau naturel, mais dont le manque de vigueur détonne parmi ses acolytes); Dominique Quesnel campe Auxilio avec un touchant mélange de fragilité et de force. Malgré tout, ces réussites ne parviennent pas à faire fondre ma perplexité face à cette production.

J’ai eu l’impression que Vidal, touchée par le roman de Bolaño, en a souligné les extraits qui la touchaient particulièrement pour les lier en une adaptation. Malheureusement, le résultat porte non seulement la trace de leur raccommodage, mais le gros fil en lui-même, d’où le problème d’incohérence. Dans ce dialogue entre metteure en scène et œuvre, j’ai l’impression qu’aucune porte n’est ouverte au public, l’impression d’assister à ce dialogue à travers une vitre épaisse, l’impression que, dans sa traduction du livre à la scène, Vidal a négligé la traduction de l’intime au public.

Voilà toute ma subjectivité: je n’arrive pas à voir la pertinence de porter cette œuvre à la scène. Il y en a peut-être une, mais dans cette mise en scène, je ne la décerne pas. Oui, l’histoire est inspirée de faits réels; oui, ces faits sont racontés, par enregistrement, en guise de prologue et d’épilogue, mais cette astuce me semble facile, plaquée, comme tirée d’un documentaire ou des archives d’un bulletin de nouvelles. Or, je ne vais pas au théâtre pour en apprendre sur une tragédie historique, ou pour qu’on me rappelle une telle tragédie, mais pour la voir, en action, sur la scène, pour que cette action réussisse à elle seule à créer une vie, à transmettre une émotion, une idée. Je trouve dommage d’avoir l’impression de devoir absolument lire le roman pour en comprendre l’adaptation, dommage qu’elle ne se suffise pas à elle-même.

Peut-être cela est-il dû au fait que ce projet est une commande du Quat’sous (ou plutôt, une carte blanche donnée à la jeune metteure en scène) qui l’a incitée à dénicher un projet qui l’intéresse, et ce, assez rapidement. Peut-être que ce projet ne s’est pas bâti par nécessité, par urgence de dire et de partager, en se débattant le rendre possible… mais tout simplement parce que l’occasion s’est présentée. Peut-être que c’est ce que j’ai ressenti et qui m’a rendue si perplexe : je n’ai pas eu l’impression d’assister à un acte de parole nécessaire.

L’intention d’Amuleto est louable, mais j’ai l’impression que le résultat rate sa cible. Car le théâtre n’a-t-il pas comme cible son public, c’est-à-dire, la société dans lequel il est représenté? C’est ce que je crois.

Je ne l’affirme pas, bien sûr, je ne fais que lancer la question. Il faudrait la poser à Catherine Vidal elle-même. Pas de panique, pourtant, je demeure convaincue de son talent et irai voir sa prochaine mise en scène sans me poser de questions.

Mais ça, c’est loin d’être objectif, ça ne se dit pas. Encore moins dans une critique universitaire. Et pourtant.

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* Selon Olivier Dumas
** Dans son pré-papier publié dans Le Devoir du 13 et 14 novembre 2010, p. E5.

Vous avez envie de réagir? On se retrouve dans les commentaires. Si vous ne l’avez pas déjà vue, la pièce Amuleto est à l’affiche jusqu’au 16 décembre, au Quat’sous. Parce que mon opinion ne compte pas sans la vôtre.

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