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Jiji, final cut.

17 Nov
PAR: MARILOU-GAROU

 

Je pose triomphalement le carton de lait sur le comptoir, m’exclame voilà, me dis que maintenant, je peux payer, prendre mes bottes et décamper.

Bref mouvement, bref marmonnement de reconnaissance de la part du cordonnier. Lui et l’inconnu sont toujours sur le seuil de l’arrière-boutique, toujours en grande discussion syrienne,  et je ne comprends toujours rien.

Je soupire, trépigne, me demande si je vais y passer le reste de ma journée, me sens mal à l’aise de m’énerver devant eux, je veux dire, je suis en minorité, ils pourraient répliquer, je sais pas, m’emmener dans une ruelle, mais non, c’est déjà fait, c’est ridicule, que je me dis, complètement.

Je resoupire bruyamment, repère une pile de magazines, me mets à les feuilleter avec autant de fracas que peut produire du papier glacé. J’aperçois un article sur le prochain Harry Potter, je me dis ah oui, simple mécanisme de défense, c’est du déni, je m’intéresse soudainement à Harry Potter pour ne pas avoir à me rebeller et à me reretrouver dans une ruelle avec deux hommes syriens. Je lis en diagonale, blablabla, trucmuche dans un tournoi de sorciers, coupe de feu, coupe de feu? C’est vrai qu’ils ont bien l’air bien jeunes, sur la photo, je referme la revue, aperçois l’année, 2007, je me dis estidcâlissdetab’-sont-même-pas-foutus-de-meubler-mon-déni-comme-du-monde, je suis maintenant assez remplie de fiel pour protester, je relève la tête et ouvre la bouche pour décocher une flèche enflammée.

C’est alors que je me rends compte que les deux hommes sont passés au français. Peut-être ont-ils remarqué mon exaspération, ils se disent pauvre petite, elle aimerait suivre la conversation.

-Nooooooon, nooooooon, mais ça cé normal, hé. Nous, on a dé grosses prostates. Sont pas habitoués, eux-autres, aux grosses prostates, mais nous autes, on est faites de même, toutes des grosses prostates.

L’inconnu hoche la tête faiblement,  recule de quelques pas, replace son béret, lance quelques mots qui me sont inintelligibles, le cordonnier réplique tout aussi ténébreusement, j’arrive tout de même à comprendre que c’est la fin de cette discussion. Bye Gab, il sort.

Bon, en tout cas, bon, que je me dis.

-J’ARRIVE AVEC LÉ CAFÉ.

Mais… que je commence, mais le cordonnier dépose déjà deux verres de styromousse devant moi, avec un gros pot de café instantané.

-Jé vais chercher l’eau.

Et il redisparaît. Je me dis que dans mon super plan, j’avais oublié l’histoire du café, je me demande si je vais m’en sortir indemne. Ma mère m’avait bien prévenue des hommes en voiture avec des bonbons, mais les cordonniers au café instantané, ça, je ne sais pas comment m’en déprendre, je ne connais pas les techniques d’auto-défense appropriées*. Il revient avec une bouilloire, je lui dis que ce n’est vraiment, mais vraiment pas nécessaire, le café, que je…

Il fige. Il a le même air qu’aurait, je présume, un grand-parent seul et abandonné si, à notre seule visite depuis des années, on lui refusait des biscuits maison.  Mon cœur se serre, je ne m’assume plus, je dis d’accord. Il se remet à sourire fixement, d’un sourire aussi flou que peut l’être son regard. Je le regarde préparer le café, verser l’eau dans les verres, mélanger, et je me dis quel drôle d’homme, je n’arrive pas à décider s’il est louche ou juste très seul. Quoiqu’il vient tout juste de parler de coup de foudre avec quelqu’un, et de prostate avec quelqu’un d’autre, non, il doit nécessairement être louche.

Alors, que je me risque, mes bottes? Il va les chercher, contourne le comptoir, me les montre, je dis ah oui, il me les fait essayer, je dis bien oui, bien oui, c’est bien, c’est combien, donc? Il retourne à son comptoir, retrouve ses papiers, me répète le prix, je paie. J’ai des papillons plein le ventre, victoire, il ne me reste plus qu’à déguerpir.

Je prends le reçu, dis ben…  merci… Il tend la main vers moi, me regarde de ses yeux et son sourire fixes. Il agite les doigts.

-Donne la factoure.

Je ne comprends pas, je ne comprends rien de toute façon, j’ai abandonné l’effort. Je lui tends machinalement le reçu, il prend un stylo, se penche sur le papier, y gribouille des lignes, des cercles, je n’y vois rien.

-Oué… c’est pas très… mais oué, tiens mad’moézelle, une fleur.

Il me tend la facture, je dis HÉHÉHÉMERCIIIIIIIIIIiiiiiiiiiiiiiii! BON BIEN!

Je prends mes bottes, ma lessive, la tasse en styromousse. Le cordonnier fige encore, je me sens comme une enfant ingrate et lui dis que je dois aller étendre mon linge, tout en me disant que cibole, je viens pourtant de sortir ses poubelles et de faire son épicerie.

-Ah. Mais toué, t’habites-tu au 12345 Berri**?

Euh, que je dis, non, j’habite par-là, et je fais un mouvement vague vers le lointain.

-Ah, c’est pour ça que j’té pas vue avant. Mais là, toué, tu vas revénir tantôt?

Euh, bien non, parce que je, mon linge, c’est ça, en tout cas, merci hein, bye bye.

-HÉ! C’est quoi mon nom?

Euh, que je dis, Gab, il a l’air content, il me dit bebye, et je sors. Je passe à côté de la ruelle où est encore la grosse boîte de carton, je tourne le coin, vide la tasse en styromousse au pied d’un arbre, me demande si du café instantané, c’est mauvais pour la flore urbaine, je jette la tasse dans une poubelle, quel gaspillage.

Mon cerveau refuse de réfléchir à ce qui vient de se passer, je me dis qu’une chance qu’il y a les Langues Sales pour légitimer mon expérience.

En tout cas, je suis prête pour l’hiver et Cordonnerie Nettoyeur Jiji ne me reverra pas de sitôt.

FIN

*Merci au Douteux de m’avoir fait découvrir Paul Vunak, qui est, ma foi, si approprié dans cet article.

**Adresse fictive (ou pas, si c’est le cas, désolée), le fait est qu’il m’a donné une adresse précise qui n’est pas du tout la mienne, et qu’il sortait de je ne sais où.


Cordonnerie Nettoyeur Jiji.
900 rue Gilford, coin Saint-André.

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Jiji, prise deux.

11 Nov
PAR: MARILOU-GAROU

 

J’rentre, j’paye, j’prends mes bottes pis j’men vas. J’rentre, j’paye, je prends mes bottes pis j’men vas, que je me répète en fixant ma laveuse, comme un mantra, pendant les dernières minutes de ma brassée. Ma laveuse bippe, je fourre mon linge trempé dans mon sac, je me dirige d’un pas ferme vers Cordonnerie nettoyeur Jiji. Mon plan est sans faille.

Je rentre. Oh que oui, que je me dis, checke-moi ça, avec assurance en plus, après ça j’paye, j’prends mes bottes pis j’men vas, je peux le faire!

Personne.

-OH, MAD’MOÉZELLE! J’FAIS LÉ CAFÉ! ÇA S’RA PAS LONG! que j’entends crier depuis l’arrière-boutique.

Maudite marde, que je pense, c’est pas grave, hein, le café, que je dis, mais faiblement, aussitôt coupée par la voix qui recrie

-MAIS LÀ, Y’A JUST’UN AFFAIRE, LÀ, Y’A PLOUS DÉ LAIT!

Mais vraiment, hein, pas grave, le café, le lait, j’en veux pas nécessairement, que je dis d’une petite voix gémissante, prise au dépourvu.

Le petit cordonnier sort de l’arrière-boutique, l’air affairé, ne me regardant pas – je veux dire qu’il regarde vraiment ailleurs au lieu de me regarder sans me voir – et voyant encore moins ma complète déconfiture. Il se dirige vers moi, bras tendu, dépose quatre vingt-cinq sous et un dix sous sur le comptoir et redisparaît.

-LÉ CHINOIS, AU COIN, C’EST PAS CHER, HÉ, LE LAIT, IL EST Y’INQUE OUNE ET DIX! AU MÉTRO, IL EST OUNE ET VINGT-CINQ! OUNE ET VINGT-CINQ!

Très lentement, mon regard s’abaisse jusqu’aux cinq pièces de monnaie. Je cligne des yeux, tiens, elles sont encore là, mon regard se relève, difficilement, comme après une mauvaise chute, pour se poser sur un inconnu qui se tient dans le cadre de la porte de l’arrière-boutique. Il sort d’où, je ne sais pas, je cligne encore des yeux et il est encore là, à m’observer, les sourcils froncés. Il dit quelque chose en une langue que je ne connais pas.

-HÉ?

L’homme répète, du moins je crois bien qu’il répète ce qu’il vient de dire, mais un peu plus fort.

-NON NON, LAISSE, LA FILLE, ALLE Y VA, CHERCHER LÉ LAIT!

Ah, oké, oké, répond l’homme, rassuré, avant de recommencer à jaser au cordonner en «syrien».

Je me mets à réfléchir très vite. Je m’imagine protester. Mais il pourrait scrapper mes bottes, on ne sait jamais, le mieux c’est d’être docile, que je me dis, de manœuvrer subtilement pour éviter les embûches, souviens-toi, c’est facile, j’paye, j’pogne mes bottes pis j’men vas. Bon plan, que je me dis, bon plan.

Plus tard, je me dirai que c’est ridicule, que dans une situation fâcheuse, entre ma survie et mes bottes, j’ai le réflexe idiot de sauver mes bottes plutôt que ma peau, mais vous comprenez, je les aime, ces bottes.

-LÉ CHINOIS, IL EST JOUSTE LÀ, AU COIN, MAD’MOÉZELLE, À DROITE!

Bon plan, que je me convaincs. Comme une somnambule, je prends la monnaie et je sors. De la pluie m’est crachée en pleine figure, ça me réveille. Je regarde ma main tendue tenir la monnaie, mes yeux sont écarquillés, je crois que c’est ça, être flabbergastée, je le suis.

Au dépanneur, je tombe sur une dame qui scrute une carte de la ville. Elle pose une question au caissier asiatique, il hausse les épaules, pointe un jeune homme étonné tenant un sac de pain tranché, il dit Lui français! Il sait! Je trouve le carton de lait à une et dix, je paie pendant que le jeune homme explique son chemin à la dame. Je remarque son accent parisien et son attirail de safari, chapeau inclus, veste et pantalon en tissu robuste et léger, couleur sable, avec plein de poches contenant sûrement un nécessaire de survie. Montréal, terre sauvage, cette dame doit me prendre pour une antilope apeurée. Si elle allait faire réparer ses souliers de trek, elle ne finirait certainement pas au dépanneur, à acheter du lait pour le cordonnier.

Je paie, je prends le carton de lait et je sors. J’affronte l’orage, je m’enfonce dans la brousse de la cordonnerie.

Et puisque je ne suis pas langue sale pour rien, c’est maintenant que je vous annonce que ce roman-savon est en trois parties.

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