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Les rencontres manquées

29 Jan

Vous connaissez Craigslist?

C’est un site d’annonces classées conçu par un Américain, très connu aux États-Unis, mais qui a des ramifications un peu partout à travers le monde (il y a une maison à louer en Éthiopie et un convoyeur à bande à vendre au Ghana pour pas cher). On choisit sa ville et hop, on peut y dénicher un appartement et tout ce qu’il faut pour le remplir: un minou, beaucoup de meubles BESTÅ, FRÄMSTÅ et autres SCÅNDINÅVERIES, un tracteur, une chaufferette au kérosène, un flûtiste de pan, ou encore un  flight yoke (?)*.

À Montréal, ce site n’est pas très connu des francophones (oh combien de meubles Ikea sont à vendre dans les appartements du ghetto McGill!), ceux-ci préférant probablement Kijiji**, site beaucoup plus… francophone, où j’ai d’ailleurs trouvé, par trois reprises, de sympathiques colocataires. Et aussi un prospect douteux, aux yeux globuleux, qui n’a pas digéré que je ne le choisisse pas comme coloc et qui me l’a très bien fait savoir par téléphone. Et un autre qui m’a raconté, en voyant mon chat, la fois où il a mis le sien dans le micro-ondes.

Une longue introduction pour vous parler d’une section méconnue de Craigslist qui va changer votre vie.

Fini, le temps où on croisait un joli garçon dans la rue et où on lui disait bonjour. Fini, le temps où on glissait un «j’adore ce livre» à cette fille dans le métro. Finis, les yeux qui osent un regard, les sourires en coin, la mèche de cheveux autour du doigt, la langue sur les lèvres. Plus besoin de tout ce langage corporel! Suffit, la gêne, la nervosité, le coeur qui bat, la peur du rejet!

Voici les «rencontres manquées», la section qu’on ne remarque pas, juste en dessous des cochoncetés (qui sont tout de même très, très divertissantes, quoique pour un public averti). L’endroit où on aboutit, grugé de remords, l’esprit envahi par la réflexion du visage d’une inconnue, ce matin, dans le métro, ou par le sourire d’un passant sans nom, ce midi, dans la rue. Pour enfin dire ce qu’on a pas osé dire.

«On a couru pour ne pas rater le métro. Mon sac coincé dans les portes, toi dehors. Tu m’as poussé pour que je rentre, on a ri. Tu es belle. Tu as un si beau sourire.»

«Tu as dit que tu aimais aussi ce livre, j’ai rougi, j’ai dû avoir l’air bête, je m’excuse, je suis gênée et tes yeux, oh, tes yeux…»

«Toi et moi. Autobus 24. Hier soir, 6 heures. Tu portais une tuque verte. Moi, un manteau Canada Goose noir***. Je n’ai jamais pu arrêter de te regarder. Nos regards se sont croisés, je crois. Je ne peux pas t’oublier.»

«Dommage que le café ferme si tôt. J’aurais continué à te regarder travailler pendant des heures, ce soir.» ****

Des phrases ravalées, muettes, lancées dans le cyberespace comme des bouteilles à la mer, des appels de détresse au milieu du désert, des hurlements à la lune. Des espoirs minces, mais entretenus quand même. Des serrements au coeur. Et toujours la même finale: «j’aurais dû». J’aurais dû te regarder, j’aurais dû te sourire, j’aurais dû te parler, j’aurais dû, j’aurais dû.

Où est donc passé notre côté cavalier, notre côté conquérant, celui qui ose regarder, sourire, parler à celui ou celle qui nous fait, le temps d’un instant, oublier de respirer? S’est-il éclipsé au même moment où on a commencé à chatter aux gens qui sont dans la même pièce que nous? À Tweeter à des inconnus pendant qu’on est entre amis? À «Facebooker» nos photos de party au lieu de faire le party? Est-on si habitué à se cacher derrière un écran que, sitôt un coup de foudre vécu, c’est là où on se réfugie pour le partager?

J’ai peur que la vie, ce soit réellement ça: des rencontres manquées. Et l’internet pour le dire. Mais c’est une peur bien brève: j’ai Craigslist pour m’en divertir.

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*Ceci n’est pas de la pub. Je ne suis pas en train de recommander d’acheter un flûtiste de pan. Vous faites ce que vous voulez.
** Car ça s’écrit comme ça, bonjour à la personne qui est arrivée sur notre blog en écrivant «qui jiji» dans son moteur de recherche. Oui, on le sait.
*** Pas un bon indice.
**** J’invente tout ça, mais c’est n’est pas loin de la réalité. Allez voir.

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