Tag Archives: impressions

Une guide féministe

8 Mar

J’ai fait partie du mouvement scout pendant neuf ans. J’ai été louvette, guide et membre de maîtrise (communément appelée animatrice). Tu te dis : « Wow, ça en fait des nœuds pis des feux de camp, ça! » Ouais. Rassurez-vous, je ne me lancerai pas dans un discours vantant les mérites du scoutisme sur la formation citoyenne des jeunes, non. Non, en cette journée internationale des femmes, je vais plutôt vous exposer comment un mouvement fondé par un homme, pour des garçons, à contribué à faire de moi la féministe que je suis aujourd’hui.

Lord Robert Stephenson Smith Baden-Powell of Gilwell (BP de son petit nom), a fondé en 1907 un mouvement qui allait peu à peu s’étendre à la planète entière, s’adaptant aux réalités des cultures dans lesquelles il s’implantait. Car sachez-le : il n’y a pas qu’un seul scoutisme. Ici même au Québec, jusqu’à tout récemment, il y avait trois associations scoutes distinctes : l’A.E.B.P,  l’A.Q.A.B et Scout Canada. Les deux premières ont fusionné il y a quelques années.

J’ai fait mon scoutisme dans l’A.E.B.P., qui privilégie un scoutisme traditionnel, et donc non mixte. À la base de ce principe de non-mixité, il y a bien évidemment, le seul et l’unique GOD. Garçons et filles ensemble = bébés nés hors mariage = péché = très mal, surtout quand le chef de troupe est le curé de la paroisse . OR! De ce principe de non-mixité est né un des climats les plus favorables à l’évolution d’une adolescente  en proie à des doutes existentiels : l’absence de concurrence afin de séduire le mâle . Dans ce cocon presque familial peuvent naître les discussions les plus franches et les plus profondes. De façon officielle et formelle, dans les réunions de troupe, ça ressemblait à ceci : « Qu’est-ce que je peux améliorer dans mon comportement face à telle situation? », « Qu’est-ce que l’acceptation de l’autre? », « Quelles sont mes limites et comment puis-je les repousser? », « Qu’est-ce qu’être un leader? », etc., etc.
De façon informelle, sous la tente où pendant la corvée d’eau, ça pouvait ressembler à ça : « Comment tu mets ça, une Diva Cup? », « Montre-moi donc ton truc pour faire pipi debout dans la forêt! », « Est-ce que c’est correct de faire l’amour si tu es menstruée? », « Regarde! Je peux me déguiser en wapiti avec ces fougères », « Apporte la tarière le lac est gelé creux va falloir être patientes! » ou encore « Ben oui, tu me réveilleras si tu ne veux pas faire ta garde de nuit  toute seule ». La beauté des années guides, c’est que la jeune pré-ado de 12 ans côtoie des plus vieilles de 17 ans, lesquelles sont souvent des conseillères de vie inestimables.

Là, tu te dis : « Ouain tout ça c’est bien beau, mais ça ne me dit pas comment ça t’a construit comme femme, comme féministe! Tu me parles de fougères, tsé! ».
Je réponds : « C’est très cool, les fougères ».
Et je poursuis en te disant que ce que cette aventure guide m’a apporté, c’est une dé[con]struction des stéréotypes féminins qu’on essaie de nous rentrer dans la gueule depuis notre tendre enfance. Tsé, la femme fragile, la femme délicate, la femme victime, la femme faible, osons dire le mot.
Fuck off.
Je ne sais pas si c’est le contact avec la nature, le petit plongeon dans certains mythes amérindiens, l’expérience formatrice de la survie sous la pluie, le dépassement de soi, le bain dans le lac, les mains usées par la corde, les douches froides, les pieds dans la boue, l’apprentissage des plantes comestibles, ou whatever.
Ce que je sais, c’est que le guidisme m’a fait mettre en pratique à maintes reprises ma force brute féminine.
Attention, je ne parle pas ici de violence! Oui, je me suis déjà « battue » dans la boue. Mais dans de la vraie boue, avec des bottes de randonnée, des vêtements presque scraps et la plus grande détermination du monde à arracher le foulard de mon adversaire avant qu’elle ne m’arrache le mien.
Y’a rien de sexy là-dedans. On ne s’est pas affrontées dans la boue parce que c’est hot de s’affronter dans la boue. On s’est affrontées et la boue était là et on n’en a pas fait de cas.

C’est peut-être le plus grand apport du guidisme à la femme que je suis aujourd’hui : ne jamais douter de ma force. La fragilité n’est pas une caractéristique féminine. C’est une caractéristique humaine.

Je me suis posé la question inverse, à savoir si le scoutisme pouvait apporter la même chose aux garçons. Je crois que non. Pourquoi? Parce que les garçons, bien qu’amenés à réfléchir et à devenir des citoyens sensibles aux injustices, à l’environnement, à l’autre, ne sont pas aussi drastiquement poussés à briser le stéréotype masculin de la virilité. À quand des réflexions féministes dans les unités masculines? Car ne l’oublions pas, le grand danger qui guette le féminisme, c’est qu’il ne soit que le combat des femmes, et non pas celui d’une société qui décide de briser les enclos et de marcher ensemble vers l’égalité et le respect des différences.

Lettre ouverte à mon collègue de travail.

7 Fév

Montréal, 7 février 2012.

Cher Collègue, chers lecteurs,

Dans la vie, j’aime le théâtre, c’est connu! D’ailleurs, la majorité de mes activités hebdomadaires convergent vers le théâtre : j’organise mon horaire en fonction des pièces que je sélectionne, je choisis de m’endetter de plus de 8 000$ pour l’étudier à l’université, la plupart de mes sujets de conversations touchent de près ou de loin le théâtre, je travaille plus de 20 heures par semaine dans un resto pour payer mes billets de spectacles, sans compter le beau montant qui attend patiemment sur ma carte de crédit… Bref, j’aime VRAIMENT le théâtre.

J’ai un collègue de travail qui aime aussi le théâtre…par l’entremise de sa copine. En plus d’étudier la littérature comparée à l’UdeM, elle adore sa petite sortie théâtrale du samedi soir. Agrémentée d’un souper en amoureux, quel luxe!

À chaque évènement important qui ponctue leur relation, mon collègue amène sa chérie au théâtre pour lui faire plaisir. Souvent, il me demande conseil : « Qu’est-ce qui joue ce mois-ci, j’emmène ** au théâtre pour sa fête », « Hey dimanche c’est notre anniversaire de couple à moi pis **, t’as-tu une bonne pièce à me suggérer? ». Dans un moment d’angoisse, mon collègue m’a même déjà confié sa carte de crédit pour que je réserve ses billets par téléphone… Voilà que ma passion pour le théâtre rime avec secrétariat! Quant à ses choix, mon collègue ne m’écoute pas toujours.

Un soir, très tard, mon collègue et moi prenions un verre au bar. Pour une raison qui m’échappe, ou peut-être parce que nous avions abusé de l’expression « prendre UN verre », la conversation s’est échaudée. Je me suis mise à critiquer ses choix théâtraux, un peu trop « institutionnalisés » à mon goût. Et un débat enflammé sur la pertinence de remonter des classiques, la place du théâtre dans la société, sa nécessité, son rôle, s’en est suivi… Puis, sa copine « chanceuse-d’avoir-un-chum-qui-l’invite-au-resto-et-au-théâtre-chaque-fois-que-c’est-significatif » est entrée dans le resto. Et le débat a repris :

MOI

Si le théâtre se revendique comme un miroir de sa société, criss, à quoi ça sert de monter un Molière, hein???

MON COLLÈGUE

Oui mais l’essence de l’Homme reste la même, peu importe l’époque. On peut s’adresser à un public contemporain avec un œuvre d’une autre époque!

MOI

Aaaaarrgg ok, mais si on s’adresse à un public dans une langue qui date, et en lui présentant des problématiques qui le concernent plus, normal qu’il se sente pas interpellé et qu’il se fasse chier. Ça m’étonne pas que la majorité des gens perçoive le théâtre comme un art de matantes snobs. Faut que public soit actif dans une certaine mesure, pas simplement passif, merde!

SA COPINE CHANCEUSE

Mais qu’est-ce que tu fais du divertissement. Monter un Feydeau ou un Molière, ça reste drôle!

MON COLLÈGUE

Ouin.

MOI

NOOOON! Pas l’argument du divertissement, S’IL-VOUS-PLAÎT. Pour moi le théâtre doit confronter le spectateur, bousculer sa propre perception du monde. Le brasser. C’est pas en créant une immense frontière entre la scène et la salle que ça va marcher! Ce genre de théâtre-là ne pose aucune question, nous prend pour des cons, ne remet rien en cause, donc est MORT!!

MON COLLÈGUE

SA COPINE CHANCEUSE

Puis, nous nous sommes resservi un verre de blanc.

QUELQUES SEMAINES PLUS TARD…

Photo : Théâtre Sibylline

Je sors du métro, et me dirige vers le resto, je travaille. Sur mon chemin, je passe devant un commerce dont les fenêtres sont troquées contre des planches de bois. Ils doivent rénover (ou ils ont brûlé). Heureusement, de grandes affiches agrémentent un peu ce qui semble être en chantier. J’aperçois l’affiche de L’opéra de quat’sous, celle qui a fait scandaleOu pas vraiment en fait.

Je me dis qu’elle est belle. Vraiment belle. Je me dis que j’aimerais bien en avoir une pour mon appart. Je me dis qu’ils doivent vendre ça cher à l’Usine C. Quoi qu’il en soit, j’entre dans le resto. Dans le hall, dont les murs sont so Publicité Sauvage, il y a THE affiche de L’opéra de quat’sous. Je passe la deuxième porte. Mon collègue, le même qu’au début, est là. Je lui dis que j’ai envie de voler la fameuse affiche, avant même de lui dire bonjour. Il me dit que je ne suis pas très polie et qu’en plus, je suis malhonnête! On rigole.

Pendant qu’on fait le ménage, comme à mon habitude, j’informe mon collègue de mes sorties théâtrales du moment, ça l’intéresse:

MOI

Hey ** je vais voir l’Opéra de quat’ sous mercredi soir!! J’ai tellement hâte!

MON COLLÈGUE

La pièce de l’affiche que tu veux voler, là? Je suis sorti avec [une des comédiennes jouant dans L’opéra de quat’sous] quand j’étais en 6e année!!

MOI, toute excitée, car je suis un peu groupie.

Hein??? Pour vrai??

Ce soir là, en sortant du resto aux petites heures du matin, je me suis rappelé in extremis que je voulais subtiliser l’affiche au moment où un autre collègue a crié de se dépêcher de sortir à cause du système d’alarme. Je l’ai presque arrachée du mur, suis sortie en vitesse telle une Mackie-le-Couteau du poster. Le vent a un peu déchiré mon butin…

LE SOIR DE LA REPRÉSENTATION DE L’OPÉRA DE QUAT’SOUS (ou mon commentaire du spectacle)

Brigitte Haentjens, et la compagnie de création Sibyllines, nous transportent dans le Montréal interlope des années 39. Un Montréal qui se remet lentement mais sûrement du Krach boursier de 1929 et où les brigands s’acoquinent avec les putains de coins de rue. C’est en adaptant les mots de Brecht dans un québécois des plus sentis que Jean Marc Dalpé s’adresse au public de 2012.  Des « Lâche pas la patate », « M’a t’en crisser une », « Maudite conne » retentissent entre les murs de l’Usine C. Comment ne pas se sentir interpellé?

À l’époque où il écrit son Opéra de quat’sous, Brecht fait preuve de vision, traçant le portrait d’un Londres où « Les mendiants mendient, les voleurs volent, les putains font les putains. » Inutile de préciser qu’il y développe une critique de la société corrompue, rongée par l’appât du gain, le tout enrobé de son fameux processus de distanciation éponyme. Difficile pour un public actuel de ne pas faire de rapprochement avec les mouvements Occupy Wall Street et autres indignés. Voilà un discours politique extrêmement bien manié par Haentjens, qui orchestre les scènes de groupe comme personne. La mise en espace de la chanson Servez la soupe avant la morale, par exemple, où l’intégralité de l’impressionnante distribution traverse la scène tout en fixant le public, ne laissera personne de glace. Dans un même ordre d’idée, la directrice artistique de Sibyllines joue adroitement avec les théories proposées par Brecht en réduisant la prison à un simple carré de craie ou en choisissant d’annoncer chacune des scènes à haute voix, tout en mettant en lumière les changements apportés au texte initial. Propositions tout à fait ingénieuses!

Assise sur le bord de mon siège de la rangée H, peut-être pour me sentir encore plus près de l’action, certaines scènes me transportent carrément dans un autre univers. Je pense entre autres à la « danse désarticulée » de Jenny-la-putain (renversante Céline Bonnier). Peut-on y voir une incarnation de la marionnettisation de l’homme par le système? J’ose y croire.

Dans tous les cas, les ruptures de ton, où le dramatique flirte avec un mélodrame à l’eau de rose, sont extrêmement efficaces. Haentjens, mariant à merveille texte et chansons, exprime, transmet la nécessité de monter CE texte et pas un autre, aujourd’hui, en 2012, chez nous et pas chez le voisin! Voilà la pertinence de mettre en scène une œuvre dite « classique ». Voilà une manière habile de s’adresser à son public, sans le prendre pour un pauvre pantin, un vulgaire automate.

Merci pour cette révélation.

NOW WHAT?

Je n’irais pas jusqu’à dire que je démentis entièrement les propos soutenus à mon collègue de travail, le théâtre a encore bien des choses à me prouver. Mais voilà néanmoins une preuve tangible de la pertinence de monter un texte plus ou moins daté, de la manière avec laquelle il peut être relu avec vision, bien fondé, et reçu par un public contemporain.

Sans offense cher collègue,

Laïma A.

Ps: La fameuse affiche a bien vite trouvé sa place sur le mur de ma chambre. Et je l’adore.

%d blogueurs aiment cette page :