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En vérité, en vérité, je vous le dis…*

24 Mai

Bravo! Si vous lisez ceci, c’est que vous avez été maudit par le Jugement Dernier et qu’il vous reste assez d’optimisme pour continuer à vaquer à vos occupations quotidiennes, comme si de rien n’était**. Quoique c’est arrivé vite, et si vous avez cligné des yeux, il y a de bonnes chances que vous ayez tout raté et que vous ne soyez même pas au courant de votre statut de condamné.

Je récapitule. Ça s’est passé samedi passé, un peu comme ceci…

…et le compte à rebours s’est mis en branle: il ne reste que cinq petits mois (mais alors cinq mois de tourmente horrible!) avant la fin du monde. C’est donc le bon moment de profiter du peu de vie qu’il vous reste en faisant enfin ce saut en bungee ou ce voyage au Mali, en avouant à un beau ou à une belle que vous l’aimez, en faisant une dernière partie de trou de cul ou de fesses (ben quoi, vous pouvez avoir un langage aussi grossier que vous le voulez, et faire ce qui vous plaira, vous êtes déjà dans la marde de toute façon), ou encore en vous préparant aux atroces souffrances à venir à l’aide de lectures légères et d’une bonne p’tite comédie romantique:

Il se peut aussi que, comme cette dame, vous étiez tout prêt au grand vol, samedi dernier, et que vous ne pouvez que vous sentir trahi par la Bible, et par la religion catholique tout entière, de vous avoir laissé au sol comme de la vulgaire vermine:

Source: PostSecret

Dans ce cas, il est encore temps de vous insurger en reniant votre appartenance à cette Église trompeuse.

Pour ma part, c’est déjà fait. Voilà d’où proviennent mon ton léger et mes blagues apocalyptiques: je n’en ai rien à cirer, des flammes de l’enfer, car elles ne peuvent plus m’atteindre. J’ai même le document qui le prouve (enfin, une photocopie, car j’ai tellement trimballé et exhibé l’original, avec le sceau en relief, que je l’ai égaré):

Source: ma boîte à lettres.

Et la version texte, pour les impatients qui ont une connexion lente:

Le 17 octobre 2006

Mademoiselle Marilou Craft
(mon adresse) 

Mademoiselle, 

Pour faire suite à votre lettre officielle et à l’entretien que nous avons eu par téléphone et dans lequel vous confirmiez votre décision ferme de quitter la communion de l’Église, une annotation a été portée au registre de la paroisse de votre baptême mentionnant que vous avez apostasié la foi.

Après vous avoir parlé personnellement, je suis certaine que vous comprenez mon intention si je vous souhaite qu’un jour la rencontre avec le Christ vivant change votre vie au point de vouloir appartenir à son Église. Sachez que vous y serez toujours bienvenu[e]. 

Je vous souhaite la lumière pour votre cheminement vers la Vérité tout entière. Merci pour tout ce que vous faites, suivant votre conscience, pour rendre l’humanité meilleure.

 (signature)
Assistante du Chancelier


Oui, je suis apostasiée***. En d’autres termes, je suis débaptisée. En d’autres termes encore, je suis excommuniée.

Pourtant, j’ai suivi des cours de catéchèse jusqu’en secondaire trois.

Au primaire, j’ai écouté religieusement Micheline, cette vieille dame aux cheveux gris, courts et frisés, et aux lunettes plus fond-de-bouteille que le plus épais des fonds de bouteille, parler de la Bonne Nouvelle. J’ai colorié, avec minutie, une quantité innombrable de saints et d’apôtres (Marie en bleu pâle et en blanc, Jésus dans un beau camaïeu brun et en beige, pour aller avec son teint et sa barbe, et chaque apôtre d’une couleur différente, avec une étole de couleur complémentaire, et puis les mêmes teintes pour les deux Jacques, mais inversées, parce que t’sais).

Au secondaire, je n’ai même pas opté pour le cours de «morale» alternatif. J’ai écouté Jacques (mais sans toge et sans étole, celui-là) parler de mariage, je l’ai regardé faire des schémas illustrant le temps qui doit être attendu avant de tenir la main de son copain ou de sa copine, et celui qui doit être attendu avant de l’embrasser (idéalement, pas avant les fiançailles).

Non seulement j’ai été baptisée, mais j’ai eu un Pardon, une Première Communion et une Confirmation. Pour me préparer aux sacrements, je suis allée à des cours du soir, chaque semaine, dans le sous-sol de mon église, enfermée entre des murs vert hôpital, sous le regard d’un Jésus peint avec une couronne d’épines et des gouttelettes de sang coulant comme des larmes. J’ai rempli des cahiers Le chemin de la Bonne Nouvelle (ou quelque chose du genre), dans lesquels j’ai encore colorié des apôtres et des toges, et puis de l’eau et du vin, de l’eau et du sang.

Big Brother. Source: lieudepriere.free.fr

Malgré tout, je n’ai jamais eu la foi. Je n’ai jamais vu de différence entre la Bible et un roman, jamais perçu de grande Vérité qui différencierait les paroles de Jésus de celles des personnages des livres d’histoires que je dévorais jour après jour. Je ne me posais pas de question: pour moi, la religion, c’était un peu comme l’école. On ne se demande pas pourquoi on y va, on y va et c’est tout.

Puis, je me suis mise à me sentir de plus en plus mal à l’aise face à mon appartenance à l’Église catholique. Ce n’était pas uniquement parce que j’étais en désaccord avec la position du Vatican sur les grands sujets de discorde (contraception, avortement, homosexualité, mariage gai, et j’en passe). C’était surtout que j’avais conscience d’être un imposteur en sa maison, d’être celle «qui n’entre pas par la porte dans la bergerie, mais qui y monte par ailleurs», d’être «un voleur et un brigand»*.

Un jour, je me suis retrouvée à table, avec une amie et sa famille croyante. Au moment où j’empoignais ma fourchette pour dire «bon appétit», à ma grande surprise, les autres, d’un même mouvement, ont joint les mains. Dans le recueillement le plus total, tous se sont mis à écouter le bénédicité récité par la mère. Mon coeur s’est mis à battre, comme injecté d’adrénaline. Devais-je, moi aussi, joindre les mains et écouter? Devais-je dire amen? Je ne pouvais pas donner mon consentement, tout mon corps le refusait. Dans ma bouche, le mot sacré aurait sonné faux, il aurait été faux. Ma bouche pourtant baptisée, pardonnée, confirmée. Je ne me souviens plus de ce que j’ai dit, de ce que j’ai fait. Seulement du malaise qui m’a brûlé l’estomac.

Un autre jour, soudainement, j’ai su quoi faire. Ce fut comme l’envers d’une illumination, d’une révélation, de l’apparition d’un ange annonciateur.

J’étais aux funérailles d’une amie de la famille, dans une église rose. Quel mauvais goût, me suis-je dit. Il faisait chaud, l’église était pleine à craquer. Famille, amis, gens que je ne connaissais pas, gens que je connaissais mais que je ne m’attendais pas à voir là. Bonjour, tu la connaissais, oui, ah bon, je ne savais pas, mes condoléances alors, oui, oui, toi aussi. Malaise, chaleur, humidité rose, nausée. Je me suis demandé quand était la dernière fois où j’avais mis les pieds dans une église. Je ne m’en souvenais pas.

Gros plan sur la cérémonie. Le prêtre parle, comme s’il la connaissait, comme s’il nous connaissait, comme s’il savait quoi dire, et on lui répond comme si on savait quoi répondre. Ainsi soit-il, amen, je vous salue Marie, Notre Père. Je dis «on», mais je m’exclus. Moi, je suis sans mots, je ne les connais pas, je les ai oubliés. Mon ventre se serre, comme rempli d’indigeste. Le sang me monte aux joues, une vague de chaleur me pousse à me redresser, à chercher l’air. Je tourne la tête et vois l’assemblée se lever en choeur, s’asseoir en choeur, réciter en choeur. Tous à l’unisson, tous au bon moment, comme accordés au rythme d’une même musique connue depuis toujours, un hymne, une comptine dont le mécanisme aurait été gravé dans leurs bouches, dans leurs corps. Regards devant, et moi les regardant. Je ferme les yeux. Ça va passer.

Ma mère me donne un coup de coude. J’ouvre les yeux sur les files massées dans les allées. C’est la communion, viens, me dit-elle, et je proteste, parce que je peux pas je peux pas c’est que je sais pas je sais plus je je. Ma mère écarquille les yeux et s’insère sans mot dans la file, avec la force de persuasion d’une mère qui sort de l’épicerie en laissant son enfant en larmes derrière, sachant bien qu’elle sera suivie. Je la suis. Je ne suis qu’un coeur qui bat, j’avance pas à pas, en nage. Face à face avec le prêtre, il me parle, je n’entends rien, je ne pense qu’à mes mains qui ne savent plus comment se placer. Une par-dessus l’autre? laquelle? Le prêtre ne parle plus et me regarde, en attente, et je dis merci, ou doit-on dire amen? Et ces mains qui reçoivent l’hostie quand même, qui refusent de bouger, de l’approcher de ma bouche, ma bouche qui vient peut-être de blasphémer, ma bouche inculte, ma bouche impure. Là-dessus, le vide implose en moi, je ne suis plus qu’un automate, je tourne sur moi-même sans m’en rendre compte, je place un pied devant l’autre, je retourne à ma place, lentement, les yeux toujours fixés sur l’hostie, non, le corps du Christ, le Christ inerte entre mes mains mal placées, entre mes mains déplacées. Je ne peux pas le manger, je ne peux pas ne pas le manger, ce serait sûrement un autre blasphème, mais je ne peux pas le jeter par terre, ce serait pire, quelqu’un m’a vue? non, je ne crois pas, je ne sais pas, le prêtre, oui, ça oui, le prêtre me juge, c’est sûr, je suis jugée, c’est fini, je suis finie.

Et, juste comme ça, j’ai mis le corps du Christ dans ma poche. Mon instinct de survie m’a fait oublier mon corps, oublier celui du Christ, oublier tout, question de garder une contenance pendant le reste des funérailles.

Le lendemain, j’attendais à un feu rouge, les mains dans les poches, les yeux au ciel. Il faisait soleil, j’étais bien. Soudainement, j’ai réalisé que cette main, dans ma poche, n’était pas censée y être seule. Prise de panique, j’ai pincé le tissu pour l’extirper de mon pantalon. Une fine pluie de poussière en est tombée, rapidement dissipée par le vent. J’ai pensé «et la poussière retournera à la poussière» ou était-ce plutôt «et la poussière redeviendra poussière», ou peut-être n’y avait-t-il pas de «et», et j’ai su que je ne croyais pas en Dieu.

Puis, j’ai eu dix-huit ans, et j’ai écrit une lettre à mon diocèse. J’y disais, tout bonnement, que je ne croyais pas en Dieu, et que par conséquent je ne pouvais pas faire partie de l’Église, merci quand même, au revoir. Je l’ai fait signer par des témoins, parce que mes dix-huit ans me permettaient la plus plate arrogance.

Deux mois plus tard, lorsque je n’avais toujours pas de réponse, j’ai réécrit une lettre proclamant que je n’avais peut-être pas été assez claire, et que cette seconde missive faisait office d’apostasie, et qu’elle serait cette fois recommandée, donc impossible à ignorer, merci, au revoir.

Deux mois plus tard, je n’avais toujours pas de réponse. Après plusieurs appels insistants, j’ai réussi à parler à l’assistante du Chancelier. Elle m’a dit qu’elle ne voyait pas de quelles lettres je voulais parler, j’ai dit que quelqu’un du diocèse avait pourtant signé l’accusé de réception, elle a dit ah bon? Elle m’a dit qu’elle était comme moi, et qu’à dix-huit ans, elle n’avait pas encore rencontré le Christ vivant, et que maintenant Jésus était en son coeur, et qu’il serait donc logiquement dans le mien un jour ou l’autre. J’ai dit d’accord, j’ai répété que je ne croyais pas en Dieu merci. Elle m’a dit que je ne pourrais jamais être marraine–je n’aime pas les enfants, madame, je ne voudrais pas devoir légalement m’occuper d’un bébé–, elle m’a dit que je ne pourrais jamais être enterrée dans un cimetière catholique avec ma famille–il ne reste plus de place dans le lot familial, madame–, elle m’a dit que je ne pourrais jamais me marier à l’Église–je ne crois pas plus en l’Amour qu’en Dieu, madame–et elle a eu, je crois, pitié de moi. J’ai profité de son silence pour lui dire que lorsque je rencontrerais Jésus vivant, je referais, main dans la main avec lui et avec bonheur, tous les sacrements que je reniais aujourd’hui. Elle a dit qu’elle comprenait, qu’elle avait hâte que je retrouve Dieu, mais qu’en attendant, elle ferait le nécessaire.

Deux mois plus tard, au moment précis où je perdais patience, j’ai enfin reçu la lettre de l’Archevêché.

Ironiquement, ce mois-ci, Laïma Abus-Rage a trouvé ceci par terre, en attendant à un feu rouge. Elle a pensé à moi, elle l’a ramassé, et elle me l’a donné.

Le «Sacré-Coeur de Jésus», un peu sale, recto-verso.

Ô Sacré-Coeur de Jésus puits d’amour infini; brisé par notre ingratitude et transpercé par nos péchés; nous aimant quand-même; accepte l’acte de consécration de tout ce que nous sommes et de tout ce que nous possédons. 

Nous Te confions nos âmes et nos corps pour que, jour après jour, ils se rapprochent de plus en plus de Ton Sacré-Coeur et apprennent le divin chemin.

Je bénirai les maisons où l’image de Mon Coeur sera exposée et honorée.

Puis, Sof la Tof a trouvé ceci, dans une friperie, alors que j’étais occupée à fouiller dans un bac de vieux livres d’histoires. Elle a pensé à moi et m’a interpellée. Je l’ai acheté. Vingt-cinq cennes.

«Je COEUR JESUS Je COEUR JESUS Je COEUR JESUS», dit mon foulard dans le vent.

Je ne sais pas si j’ai rencontré le Christ vivant, mais ma route semble pavée de ses (ou Ses?) bons voeux. C’est peut-être ça, la «lumière» pour mon «cheminement vers la Vérité tout entière». Je ne sais pas si je suis en train de «rendre l’humanité meilleure» en racontant tout ceci. Mais que Jésus veuille toujours me rencontrer ou non, je porterai sans gêne mon nouveau foulard. Ce n’est même pas un commentaire ironique post-moderne, c’est que j’ai assez colorié ses toges et ses étoles, avec amour à part de t’ça, pour me mériter le droit de le porter à mon tour. Même apostasiée. Je vais peut-être bien être bénie et sauvée de l’apocalypse, après tout.

…D’ici à la fin du monde des Mayas.

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* Jean 10:1.
** C’est aussi que vous ne vous laissez pas impressionner par mes billets de plus en plus longs.
*** L’apostasie vous intéresse? Lisez aussi cet excellent article.

Emo Tale chez les voisins d’en haut

14 Jan
PAR: PAQUEBOTTE

 

il est minuit dix sept au **04 Berri. de ma chambre, je perçois des lamentations empreintes de souffrances. je me dis que la télé joue fort en haut. après tout, j’avais reconnu facilement, quelques heures auparavant, à travers la non-isolation de mon plafond, chacune des rimes grivoises de la très célèbre « j’ai la quéquette qui colle ».

il est minuit vingt. je vais aux toilettes. j’entends très clairement la voisine d’en haut pleurer très, très fort au dessus de ma tête.je sais que la salle de bain de l’appartement du dessus est au dessus de la mienne car leur toilette a débordé cet été et ça a refoulé dans mes tuyaux. elle est donc en train de pleurer dans sa salle de bain. soit, donc, accoudée sur le rebord de son bain, ou sur la lunette de sa toilette.

il est minuit trente. je sors de la salle de bain (j’ai le dictionnaire du superflu de desproges comme lecture de cabinet d’aisance, j’y reste toujours plus longtemps pour le lire). elle pleure encore. ça fait au moins quinze minutes. fort, je le répète. sur le rebord de son bain.

je me dis. mettons qu’il l’a frappée, mettons qu’il s’est suicidé, mettons qu’elle va se pendre dans les deux prochaines minutes et que je vivrai avec le remord toute ma vie, mettons qu’elle n’attend qu’un sauveur (moi), mettons qu’elle se suicide et que son fantôme hante l’immeuble pour toujours, mettons que.

il est minuit quarante sept. je suis dans mon bureau. au dessus de moi, c’est leur salon, dans lequel joue en boucle depuis dix minutes  la très joyeuse chanson de léo ferré « avec le temps ».

après deux mois d’engueulades à des heures impossibles, d’assiettes brisées sur leur plancher (mon plafond) et de bardas incroyable, j’ose enfin croire à la rupture définitive du couple.

ENFIN!

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