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Jiji, prise deux.

11 Nov
PAR: MARILOU-GAROU

 

J’rentre, j’paye, j’prends mes bottes pis j’men vas. J’rentre, j’paye, je prends mes bottes pis j’men vas, que je me répète en fixant ma laveuse, comme un mantra, pendant les dernières minutes de ma brassée. Ma laveuse bippe, je fourre mon linge trempé dans mon sac, je me dirige d’un pas ferme vers Cordonnerie nettoyeur Jiji. Mon plan est sans faille.

Je rentre. Oh que oui, que je me dis, checke-moi ça, avec assurance en plus, après ça j’paye, j’prends mes bottes pis j’men vas, je peux le faire!

Personne.

-OH, MAD’MOÉZELLE! J’FAIS LÉ CAFÉ! ÇA S’RA PAS LONG! que j’entends crier depuis l’arrière-boutique.

Maudite marde, que je pense, c’est pas grave, hein, le café, que je dis, mais faiblement, aussitôt coupée par la voix qui recrie

-MAIS LÀ, Y’A JUST’UN AFFAIRE, LÀ, Y’A PLOUS DÉ LAIT!

Mais vraiment, hein, pas grave, le café, le lait, j’en veux pas nécessairement, que je dis d’une petite voix gémissante, prise au dépourvu.

Le petit cordonnier sort de l’arrière-boutique, l’air affairé, ne me regardant pas – je veux dire qu’il regarde vraiment ailleurs au lieu de me regarder sans me voir – et voyant encore moins ma complète déconfiture. Il se dirige vers moi, bras tendu, dépose quatre vingt-cinq sous et un dix sous sur le comptoir et redisparaît.

-LÉ CHINOIS, AU COIN, C’EST PAS CHER, HÉ, LE LAIT, IL EST Y’INQUE OUNE ET DIX! AU MÉTRO, IL EST OUNE ET VINGT-CINQ! OUNE ET VINGT-CINQ!

Très lentement, mon regard s’abaisse jusqu’aux cinq pièces de monnaie. Je cligne des yeux, tiens, elles sont encore là, mon regard se relève, difficilement, comme après une mauvaise chute, pour se poser sur un inconnu qui se tient dans le cadre de la porte de l’arrière-boutique. Il sort d’où, je ne sais pas, je cligne encore des yeux et il est encore là, à m’observer, les sourcils froncés. Il dit quelque chose en une langue que je ne connais pas.

-HÉ?

L’homme répète, du moins je crois bien qu’il répète ce qu’il vient de dire, mais un peu plus fort.

-NON NON, LAISSE, LA FILLE, ALLE Y VA, CHERCHER LÉ LAIT!

Ah, oké, oké, répond l’homme, rassuré, avant de recommencer à jaser au cordonner en «syrien».

Je me mets à réfléchir très vite. Je m’imagine protester. Mais il pourrait scrapper mes bottes, on ne sait jamais, le mieux c’est d’être docile, que je me dis, de manœuvrer subtilement pour éviter les embûches, souviens-toi, c’est facile, j’paye, j’pogne mes bottes pis j’men vas. Bon plan, que je me dis, bon plan.

Plus tard, je me dirai que c’est ridicule, que dans une situation fâcheuse, entre ma survie et mes bottes, j’ai le réflexe idiot de sauver mes bottes plutôt que ma peau, mais vous comprenez, je les aime, ces bottes.

-LÉ CHINOIS, IL EST JOUSTE LÀ, AU COIN, MAD’MOÉZELLE, À DROITE!

Bon plan, que je me convaincs. Comme une somnambule, je prends la monnaie et je sors. De la pluie m’est crachée en pleine figure, ça me réveille. Je regarde ma main tendue tenir la monnaie, mes yeux sont écarquillés, je crois que c’est ça, être flabbergastée, je le suis.

Au dépanneur, je tombe sur une dame qui scrute une carte de la ville. Elle pose une question au caissier asiatique, il hausse les épaules, pointe un jeune homme étonné tenant un sac de pain tranché, il dit Lui français! Il sait! Je trouve le carton de lait à une et dix, je paie pendant que le jeune homme explique son chemin à la dame. Je remarque son accent parisien et son attirail de safari, chapeau inclus, veste et pantalon en tissu robuste et léger, couleur sable, avec plein de poches contenant sûrement un nécessaire de survie. Montréal, terre sauvage, cette dame doit me prendre pour une antilope apeurée. Si elle allait faire réparer ses souliers de trek, elle ne finirait certainement pas au dépanneur, à acheter du lait pour le cordonnier.

Je paie, je prends le carton de lait et je sors. J’affronte l’orage, je m’enfonce dans la brousse de la cordonnerie.

Et puisque je ne suis pas langue sale pour rien, c’est maintenant que je vous annonce que ce roman-savon est en trois parties.

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Jiji, prise un.

3 Nov

Je n’ai pas de laveuse ni de sécheuse.

Heureusement, il y a plein de lavoirs dans mon coin, dont le très chouette Blanc de blanc où on peut, en attendant sa brassée, faire ses travaux en sirotant un latte dans son jumeau siamois, le Lavomatik Kafé. Mais quand je suis trop pressée et que je n’ai besoin que d’un petit tour de laveuse avant de rentrer étendre mon linge, je vais au Lavoir facile, plus près et au nom plus convaincant.

C’est donc ce que j’ai fait récemment. Pour rentabiliser les 29 minutes de ma brassée, je me suis dit que je pourrais en profiter pour faire réparer mes bottes d’hiver chez Cordonnerie nettoyeur Jiji, où je n’avais encore jamais mis les pieds.

J’entre donc chez Jiji pendant que ma garde-robe des deux semaines précédentes explore les recoins une machine double load. Le cordonnier est assis derrière le comptoir, me voit entrer, mais ses yeux retombent aussitôt dans la fixité de ceux qui parlent au téléphone.

-Mais j’té dis! qu’il dit au combiné coincé entre son épaule et son oreille.

Je dépose mon sac sur une banquette, à côté de la porte d’entrée. L’air est empesé de cuir, de colle et de caoutchouc. Je me demande si c’est une odeur qui apparaît dès l’ouverture d’une cordonnerie, ou si c’est un parfum acquis, un trophée de guerre décerné après un certain nombre de souliers réparés.

-Oui. Oui. J’té dis! Non  non, j’té dis que dès que j’t’ai vue, jé suis tombé en amour tu-suite. J’té dis!

Tiens. Je fais celle qui n’écoute pas et mes yeux se promènent le long des murs. Derrière le comptoir, une rangée de dessins d’enfants. À : Gab.  Je me demande c’est qui, Jiji. Un autre pan de mur est couvert de photos. Sur chacune, le cordonnier avec quelqu’un de différent. Toujours le même air fier, comme si c’étaient des stars. Je ne les connais pas. Le cordonnier semble petit. Je me demande à quel point, puisqu’il est toujours assis, au téléphone.

-Non. Non ça c’est des maamouls, c’est pas des baklavas, ça.

En haut des dessins d’enfants, une multitude de posters de toutes dimensions. Algérie, Arménie, Rome, Paris, Belgrade. On voit le pli du papier, on dirait qu’ils viennent du 7 jours. Le cordonnier aux maamouls, lui, je me demande il vient d’où.

-Nononon, jé té dis que c’est des maamouls! Des baklavas, quand tu vas vénir che’nous, elle va t’en faire. Oui. Bon. Bon oké j’té laisse be-bye.

Il raccroche. J’imagine que c’est le bon moment pour faire celle qui était perdue dans sa contemplation jusqu’au clic du combiné raccroché. Il me regarde, sourit. Il se lève, me regarde, sourit. C’est vraiment un tout petit monsieur, finalement, avec une petite moustache, une petite barbe, des petites lunettes.  Il me fixe encore en souriant et en ne parlant pas, je lui dis bonjour, il ne répond pas. Je me dis que la fixité des yeux, elle ne venait pas du téléphone, c’est plutôt qu’il a un de ces regards qui semble vous passer au travers et fixer le mur, là, derrière, ça me rend mal à l’aise, surtout qu’il ne dit rien et sourit, non mais est-ce qu’il va me parler un jour.

-Allô mad’moéselle! Quessé que tu veux que je peux faire pour vous?

Je dis que mes bottes sont décousues, je lui montre, il me dit oké oké, il me dit que c’est pas compliqué, ça, c’est pas long, ça, faut juste qu’il finisse sa petite truc, mais pas long, ça, non non, il peut faire ça tu-suite après son affaire, tu peux même rester là si vous voulez mademoéselle. Je lui dis que non, je fais du lavage, je vais revenir quand ma brassée sera prête. Il me dit oké oké, ça va t’être prête. Il me fait une facture. Il me demande c’est quoé ton nom, vous. Je lui dis, il me dit que c’est bien beau, il me dit moi c’est Gab.

-C’est quoi mon nom?

…Euh, que je dis, Gab, que je dis, il est content. Il me dit qu’il est Syrien, je dis ah bon, il demande si je suis étudiante, je dis oui, en quoi, en théâtre, wow, il va mé voir à la tévé, je suis une cliente spéciale. Il me demande combien je veux payer, je dis euh.

-Bon d’habetude, je fais ça disse piasses, mais pour toé, t’es t’une cliente spéciale, je peux faire ça sept piasses.

Il me fixe encore en souriant, enfin moi ou la porte d’entrée, je ne sais pas. Je le remercie et reprends mon sac de lessive. Il me dit qu’en revenant, il pourrait faire du café, je dis oui oui.

C’est à peut près à ce moment que je me demande si j’ai affaire à de la gentillesse syrienne ou à du harcèlement sexuel, et si mes bottes sont en attente de réparation ou prises en otage. Mais non, c’est nécessairement un petit monsieur gentil, sinon les enfants ne lui feraient pas de dessin et les gens ne prendraient pas de photo avec lui. Si je suis mal à l’aise, ce doit être à cause d’un fossé culturel et en Syrie, les petits cordonniers louchent probablement un peu et partagent des cafés et des maamouls avec les clients.

Je pose une main sur la porte.

-Oh, attends! qu’il dit en ramassant quelque chose et en contournant le comptoir. Tu sors dehors, il pleut, hein, moé ça me tente pas de sortir, tu peux sortir mon recyclage?

Et il me tend une énorme boîte de carton.

-C’pas loin, c’est juste dans la ruelle, là, derrière la maison, là. Pas loin pantoute, c’est juste qu’il pleut, hé.

Je suis tellement perplexe qu’un OK sort tout seul de ma bouche. Il me dit merci et, sans aucun avertissement, me donne un gros bec sur la joue, sans que je puisse comprendre comment, logistiquement parlant, il a pu contourner la grosse boîte et se hisser jusqu’à mon visage sans que je le voie venir.

Je puise dans mes maigres aptitudes sociales de mésadaptée, dans tout mon sens de la répartie, pour lui répondre :

-HAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAOKÉ!

Et je me retrouve dehors, sans savoir comment le transfert de la boîte s’est effectué de ses mains aux miennes.

Sous la pluie, je trouve la ruelle, dépose la boîte. En retournant au Lavoir facile, j’ai une petite pensée pour ce cher Marcel, qui aurait sûrement eu une belle et longue phrase pour décrire ma confusion, description qui ne serait certainement pas aussi éloquente qu’un gros WTF.

Et c’est ainsi que, pour mettre un peu de piquant dans vos vies, je transforme momentanément ce blog en feuilleton et partagerai la suite et fin de mon escapade à la Cordonnerie Jiji dans mon prochain article.

Je suis sale de même.

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