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Working for the clampdown

6 Mai

Je suis une typique jeune étudiante fauchée.

Malheureusement, je n’étudie pas en droit, ni en actuariat, ni en quoi que ce soit au HEC. Malheureusement aussi, j’ai, contre toute attente, certains principes qui m’empêchent de régler aisément mon problème en faisant du «gros cash sale dans le domaine du crime*». Je n’ai donc pas d’avenir reluisant de lingots d’or devant moi : pas de tailleurs, de firme et de gros clients ; pas de mini-jupe, de rue Ste-Catherine et de… gros clients non plus. What’s a girl to do?**

Heureusement, j’habite en terre démocratique : Montréal, Québec et Ottawa adorent tenir des élections. L’instabilité politique des uns fait le bonheur des autres : dès qu’une campagne électorale est déclenchée, je jubile. Pour moi, le jour du scrutin, c’est une passe de cash. Relativement maigre, mais une passe de cash quand même, pour l’étudiante fauchée que je suis, et surtout pour la facilité de l’effort requis. Pour faire voter les électeurs, pas besoin d’envoyer une multitude de C.V., de passer des entrevues, d’avoir des prérequis ou des études postdoctorales, ni même d’être sympathique et souriant. Il faut surtout être capable de rester assis sur une chaise pliante pendant douze heures consécutives. Et pouvoir serrer la main de Justin Trudeau et al. en souriant, peu importe ses opinions politiques. On se munit d’un thermos de café, d’un pique-nique dans une mini-glacière, et de l’espoir de ne pas trop avoir envie de pisser, puis on se prépare à combattre l’ennui, longtemps, inconfortablement.

Café du Pique-Nique, Londres. Si seulement les bureaux de scrutin ressemblaient à ça, bonjour le taux de participation.

La première fois que j’ai travaillé aux élections, je votais aussi pour la première fois. J’avais dix-huit ans et j’étais submergée d’émotions : j’allais voter ! j’allais faire voter ! j’allais contribuer à élire quelqu’un ! j’allais solidifier une nation! j’étais puissante ! j’étais le Pouvoir !

Puis un premier ministre a été réélu, et j’ai réalisé que je n’avais contribué, finalement, qu’à faire tourner la nation en rond. C’est donc aussi ce que je me disais cette semaine en vous faisant voter, gens de Papineau. Ce n’est qu’au dépouillement des bulletins de vote que mon coeur s’est emballé: surprise! celui-dont-je-tairai-le-nom arrivait bon deuxième à tous les bureaux de vote. À la sortie de ma geôle, j’ai pédalé comme une damnée pour arriver au plus vite devant l’écran de télévision, exaltée, convaincue que, cette fois, quelque chose changerait.

Débandade.

Et ce qui change n’en est que davantage pareil.

Un premier ministre réélu ému. Voyez comment, par analogie, j'évite de traiter des toutes récentes élections. (Source: Jacques Nadeau, Le Devoir)

Ce travail, pour moi, n’est maintenant plus qu’une routine occasionnelle. C’est une journée complète dans une bulle fermée, coupée de tout contact extérieur, enfermée dans une salle généralement sans fenêtre, un gymnase d’école, une salle paroissiale ou un centre communautaire. Une journée comme hors du temps. Je rate l’énervement général, je rate la soirée des élections, la divulgation des résultats point par point, les larmes de joie et de tristesse. Je rentre chez moi et tout est déjà joué, l’émotion est passée, calmée, calée dans sa chaise. J’ai été au cœur de tout et, en même temps, j’ai tout raté.

Ce que je n’ai pas raté, pourtant, c’est les rencontres.

Étrange que d’être soudé pendant une journée complète, malgré soi, à une personne qui nous est étrangère. Une douzaine d’heures à ses côtés, sans possibilité de sortie, comme deux partenaires dans une épreuve d’endurance ou dans une situation de survie, comme deux siamois. On devient collègue, complice, confident, puis on se quitte et on ne se revoit plus.

Je me souviens de Lucie, cette douce dame au problème de genou, et de ses petits-enfants à qui elle pourrait enfin faire des p’tits cadeaux, avec son chèque.

Je me souviens de ce vieil homme, dont je crois n’avoir jamais su le nom, qui ne m’avait rien dit de la journée, jusqu’à ce qu’il m’entende dire à un électeur que j’étudiais le théâtre. Ah, là par exemple, j’allais sûrement passer à la tivi, comme son petit neveu, qui a passé à la tivi, dans une pub que j’avais sûrement déjà vue, t’sais, là, la pub…? Puis, il m’a parlé sans arrêt de son club de curling, le mercredi matin, des amis qu’il s’y était faits, et qui étaient de bons amis, vraiment, de très bons amis.

Je me souviens de Monique-la-fumeuse, qui aimait vraiment ça, fumer, même si le monde disent que c’pas bon, mais t’sais moé mon père y’a tout le temps fumé, j’ai pris ça de lui, pis y’a jamais rien eu, hein, pis moé j’connais du monde qui ont eu le cancer du poumon pis qui ont jamais fumé d’leur vie, fait que t’sais, moé m’a pas arrêter de fumer quand j’aime ça moé  fumer, aille j’espère que m’a pouvoir y aller bientôt, ça fait un boutte, là, ma dernière cigarette, j’ai ben hâte d’aller fumer, j’aime assez ça une bonne cigarette, fume-tu toé ? pense-tu que m’a pouvoir prendre un break bientôt pour fumer ? aille c’est rare que je voué pas mes chiens pendant aussi longtemps, moé j’ai deux chiens, aille sont assez fins, mais t’habites pas loin de ché-nous, j’pense, tu m’as jamais vue passer avec mes chiens ? estik que j’ai hâte d’aller fumer, ça va faire du bien, ça pis mon mari qui devrait venir me porter mon club sandwich bientôt, aille j’espère que j’aurai pas trop faim avant qu’il arrive, j’espère que c’est correct si mon mari vient me porter mon club sandwich, ils voulaient pas que j’me fasse livrer de L’Express, mais moé aille si j’ai pas mon club sandwich ça va pas ben, fait que j’ai demandé à mon mari, pis y va venir me porter mon club sandwich, les clubs sandwich de L’Express c’est les meilleurs, les frites sont assez bonnes, ben grosses, t’sais là, les bonnes frites ben grosses,estik que j’ai hâte de fumer, j’peux-tu y aller tu penses ?

Je me souviens surtout de Sidi, que j’ai rencontré lundi et que je ne recroiserai probablement plus, ou alors un jour, sans le reconnaître. Sidi et sa mallette, son imper noir, sa cravate et ses lunettes, qui m’a fait craindre le pire pendant une fraction de seconde et qui, finalement, avec ses blagues, sa bonne humeur et son désintérêt pour le small talk et les confidences, a fait couler la journée comme sur des roulettes, comme dans du beurre, comme dans un roulement à billes. Je n’ai même pas eu besoin, ni même envie, de recourir à mon roman pour passer le temps. Sidi, j’espère que ton retour en terre maternelle sera fructueux.

Et le défilé des électeurs, les jeunes confus, les vieux tout aussi confus, les familles aux enfants sages, les familles aux enfants incontrôlables (notamment celui qui s’est enfui en courant, et celui qui a hurlé «MONSIEUR T’ES VRAIMENT UN GROS MONSIEUR !»), les voisins en pantoufles,  les acteurs à lunettes fumées qui se croient superstars, les électeurs sans preuve d’adresse qui me hurlent leur désaccord avant de revenir avec un tas de factures et me les lancer au visage, les jolis jeunes hommes dont j’essaie, mais toujours en vain, de retenir subtilement le nom, l’adresse et l’année de naissance…

Ces gens, ces bribes de gens, ces parcelles entrevues à la dérobée, valent le mal de fesses et les longues minutes où de nombreux anges ont le temps de passer.

Annick Papillon, nouvelle députée du NPD, contente de voter devant Jésus et un exerciseur. (Source: Patrice Laroche, Le Soleil)

Si vous tentez l’expérience, j’ai maintenant des petits trucs.

  1. Il faut s’arranger pour être content de rester assis toute la journée. La veille des élections, c’est le meilleur moment pour faire un exercice physique trop intense.
  2. Un thermos de café, c’est bien, mais il ne faut pas être trop réveillé non plus, car on ne rencontrera aucune occasion d’utiliser cet excès de vigilance et ces fourmis dans les jambes.
  3. Il y a des fortes chances qu’aucun employé ne sache précisément ce qu’il fait. C’est donc une bonne idée de bien lire les informations concernant les procédures, celles concernant son propre poste, ainsi que celles concernant tous les autres postes. Comme ça, vous savez quoi prendre, et quoi laisser, dans ce que les personnes en charge vous disent. «Ça, ça va là» = ça ne va pas nécessairement là.
  4. Entre scrutateur et assistant, il faut être scrutateur. Il le faut. Si on ne l’est pas, il faut insister. D’abord parce qu’en étant scrutateur, on a l’unique et totale responsabilité des bulletins de vote, ce qui donne un très chouette sentiment de toute-puissance. Un bulletin tombe par terre ? Ah-HA, bitches!!!! Personne d’autre ne peut le ramasser!!! Ensuite, en ayant ce poste, on peut s’assurer que tout se déroule promptement et efficacement. Car être l’assistant du scrutateur, plus souvent qu’autrement, donne envie de se frapper la tête à répétition sur sa table pliante. On ne sait jamais avec qui on est couplé, et voir une vieille dame lente, presbyte et arthritique arriver à notre table, c’est signe instantané de malédiction. Douze heures à la regarder, impuissant, trembler en pliant des bulletins de vote, plisser des yeux devant les permis de conduire, hausser un sourcil d’incompréhension devant les adresses hors-secteur, hurler un «HAN ??» surpris et surprenant lorsque l’électeur marmonne, en pointant du doigt, que sa nouvelle adresse est indiquée à l’endos de la carte; douze heures à la regarder se lever régulièrement pour aller aux toilettes, et trotter au ralenti pendant qu’une file d’impatients se masse devant nous et nous lance un regard furieux lorsqu’on explique que «ma collègue est aux toilettes, faut attendre qu’a revienne»… C’est long. Et vaut toujours mieux, aussi, pouvoir être le control freak soi-même qu’être pris avec un control freak.

Et maintenant? Les députés sont élus, un chef aussi, les temps sont sombres, rien ne va plus…What are we gonna do now ?

On encaisse le chèque de paie et on attend les prochaines élections.

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*Le premier geek qui trouve la référence gagne… mon respect. Ce qui ne vaut pas grand chose. C’est cheap, je sais.

** Je pratique mon anglais pour mon futur sugar daddy New-Yorkais. Oui oui, l’offre tient toujours.

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apocalypoliticodramatique

25 Jan

J’étais en cinquième secondaire lorsque les conservateurs de Stephen Harper ont été élus. À l’époque, je décorais ma chevelure de couettes en macramé et je me laissais pousser le poil (aujourd’hui, j’ai délaissé le macramé).  Le bureau voisin du mien était occupé par Simon B.*, un garçon de Lorraine, pensionnaire, qui se réjouissait des résultats de l’élection pendant que je m’en horrifiais.

Alors que je lui demandais, incrédule, comment il pouvait avoir des idées conservatrices à un âge où le naturel porte les pensées et les rêves à des sommets qui ne seront que très rarement égalés à l’âge adulte, il me répondit: « Si tu veux qu’il se passe quelque chose à Ottawa, il faut élire les conservateurs. Sinon, on n’avancera jamais. »

Cette phrase m’a tellement marquée que je me souviens exactement de la manière dont il était placé (et de la couleur de sa chemise**) lorsqu’il me l’a dite.

J’aurais eu beau crier: « Mais à quoi tu penses? Si on avance, ce sera à reculons! », ça n’aurait servi à rien: nous n’avions absolument pas la même notion du mot « avancer ».

À la fin de l’année scolaire, Simon avait organisé le fameux après-bal. Le party aurait lieu sur le terrain de son chalet, dans les Laurentides, transport en autobus, bécosses bleues sur place, chapiteau, deux consommations par personnes, le tout pour 25$. On s’est tous dit: « Ouain, un peu cher, mais ça vaut la peine, avec tout ce qu’il y a d’inclus, puis, tsé, c’est la fin du secondaire… »

Le jour J -ou le soir S, c’est selon, nous sommes tous montés dans l’autobus jaune 48 places qui nous a emmenés dans le Far-North. On débarque. Le chapiteau fait trois centimètres carrés. Des inconnus se partagent les rares bières destinés aux frais diplômés. Quelques filles cherchent les bécosses, sans succès. Une d’elle demande à Simon si elle peut utiliser celles du chalet.

« -Non, personne ne peut entrer dans le chalet, désolé.
-Mais t’avais dit qu’il y aurait des toilettes! On fait quoi,  nous, jusqu’à temps que le bus reviennent nous chercher? »

Ce que la pauvre adolescente ne savait pas, c’est que l’autobus ne viendrait jamais nous chercher. Simon l’avait réservé pour l’aller seulement. Ha.

Faque on est pris ici?

Oué.

Sans toilettes?

Oué.

Sans bière?

Oué.

Ha ben.

C’est le souvenir que j’ai gardé du gars qui votait du bon bord en 2006. ***

Aujourd’hui, ça fait six ans que les conservateurs règnent à Ottawa. Six ans que j’accueille chacune de leurs décisions avec appréhension. Six ans minoritaires, mais six ans quand même.

C’est connu, la stratégie électorale conservatrice est de « diviser pour mieux régner ». Flatter les bonnes personnes aux bons endroits, pour se garder le privilège d’asseoir leur gros cul sur le banc des dirigeants.

Je suis, bien sûr, encore très naïve, mais je ne peux m’empêcher d’être dégoûtée devant ce genre de mentalité. On ne changera pas les conservateurs. Est-ce qu’on pourra changer la mentalité de ceux qui les élisent? Pas sûre non plus.
Le statut quo de ma génération face à la politique est la cerise sur le sundae de mon tourment. Bien entendu, il existe des jeunes allumés, essayant de prendre leur société en main, essayant d’agir sur leur milieu, sur leur futur. Seulement, nous sommes trop nombreux à regarder le bateau passer en nous disant « quel dommage ».

Aujourd’hui, ça fait cinq ans et demi que je n’ai pas vu Simon. La prochaine fois que je le verrai, je n’oublierai pas de le féliciter pour les coupes en culture, l’abandon de Kyoto et la perte du siège du Canada au Conseil de Sécurité. Je ne nommerai que ceux-là, car  en 2006, c’est à ça que toutes mes craintes d’adolescente hippie se limitaient (faut être honnête, peut-être que lui aussi a eu peur quand ils ont parlé de rouvrir le débat sur l’avortement).

Je ne lui parlerai pas de prorogation, car à cette époque, seule Marie-Éva de Villers savait ce que ça voulait dire.

Et puis, peut-être que c’est ce que Simon entendait par « avancer ».

Envoyons d’l’avant!

Je me sens, après six ans de gouvernement conservateur, comme une adolescente qui espère encore le gros autobus jaune sur le chemin du Lac Violon. Avec une maudite grosse envie de pisser.

« Tiens, ta baballe, Nation distincte dans un Canada uni, attrappe! »

*SI je dis « Nom fictif », puis que je laisse le vrai nom, est-ce que tout le monde va penser que c’est un nom fictif, et que si la personne intéressée le lit, elle ne va même pas se reconnaître même si tous les faits concordent, et que, donc, c’est doublement efficace? Non? ha. Bon.

**Là, j’ai l’air vraiment « hot », mais on avait un uniforme scolaire, donc, les chemises étaient toutes bleues.

***On avait 16 ans, donc, en vérité, on ne  votait pas VRAIMENT. Mais, quand même, on a simulé des élections! Hééé!

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