Tag Archives: salaire minimum

Crayola

28 Sep
PAR: MARILOU-GAROU

 

Il y a quelque chose d’assez paradoxal dans le fait d’habiter sur le Plateau tout en étudiant à l’université. Dans l’acte de se brosser les dents avec du dentifrice au jasmin, de ne jurer que par le yoga bikram, de boire de la bière à l’érable et aux canneberges dans des bars-underground-dont-il-est-inutile-de-mentionner-le-nom-parce-que-vous-n’en-avez-pas-entendu-parler, de faire ses travaux sur un Mac dans les cafés branchés, de savourer régulièrement des matés au kumquat et des macarons au vinaigre balsamique – autant de passions qu’on ne se permet d’avoir que grâce à l’argent qu’on a pas de notre carte Visa.

C’est encore plus aberrant quand on ne fait pas que vivre sur le Plateau, mais aussi y travailler au salaire minimum. Passer une journée à l’université à étudier l’ekphrasis dans le roman proustien pour, le soir venu, se faire dire qu’on devrait apprendre à faire un café qui se boive parce que, nettement, on manque d’aptitude dans le domaine… ça, j’appelle ça l’expérience du vide existentiel.

Ce vide a encore moins de fond lorsque ce qu’on étudie, tout en vivant et travaillant sur le Plateau, c’est le théâtre. Lorsqu’on passe ses journées à discourir sur l’intertartialité dans le théâtre québécois contemporain, lorsqu’on passe ses nuits à analyser l’application du concept de métathéâtre dans la dernière création de telle compagnie pour, le lendemain, en plein brouillard mental, des cernes plein le visage, servir maladroitement un café pas très buvable à ce même acteur dont on vient d’analyser le jeu.

Si je vis une telle angoisse, c’est que, en une seule journée, j’ai oublié de donner sa sucrerie gratuite au fils de François Létourneau, avant de ne pas savoir répondre aux questions d’Hélène Bourgeois-Leclerc et de renverser un bac de crayons de cire sur les pieds de Paul Ahmarani. Alors que le gros sceau de Crayola tombait en chute libre, comme prisonnière d’un ralenti, j’ai senti le jugement des clients, la frustration des fillettes dont je venais d’interrompre le dessin, j’ai vu le bac s’écraser au sol et les crayons rouler lentement dans tous les sens pour se répandre sur toute la surface du plancher. Juste avant de me mettre à les ramasser en essayant de convaincre l’acteur d’arrêter de m’aider, je me suis dit que je venais de faire un grand apprentissage : comment ne pas se ploguer en un seul quart de travail.

Si ces gens se googlent un jour, eh bien, excusez-moi, je ne suis qu’une petite étudiante du Plateau en manque de sommeil.

Publicités
%d blogueurs aiment cette page :