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apocalypoliticodramatique

25 Jan

J’étais en cinquième secondaire lorsque les conservateurs de Stephen Harper ont été élus. À l’époque, je décorais ma chevelure de couettes en macramé et je me laissais pousser le poil (aujourd’hui, j’ai délaissé le macramé).  Le bureau voisin du mien était occupé par Simon B.*, un garçon de Lorraine, pensionnaire, qui se réjouissait des résultats de l’élection pendant que je m’en horrifiais.

Alors que je lui demandais, incrédule, comment il pouvait avoir des idées conservatrices à un âge où le naturel porte les pensées et les rêves à des sommets qui ne seront que très rarement égalés à l’âge adulte, il me répondit: « Si tu veux qu’il se passe quelque chose à Ottawa, il faut élire les conservateurs. Sinon, on n’avancera jamais. »

Cette phrase m’a tellement marquée que je me souviens exactement de la manière dont il était placé (et de la couleur de sa chemise**) lorsqu’il me l’a dite.

J’aurais eu beau crier: « Mais à quoi tu penses? Si on avance, ce sera à reculons! », ça n’aurait servi à rien: nous n’avions absolument pas la même notion du mot « avancer ».

À la fin de l’année scolaire, Simon avait organisé le fameux après-bal. Le party aurait lieu sur le terrain de son chalet, dans les Laurentides, transport en autobus, bécosses bleues sur place, chapiteau, deux consommations par personnes, le tout pour 25$. On s’est tous dit: « Ouain, un peu cher, mais ça vaut la peine, avec tout ce qu’il y a d’inclus, puis, tsé, c’est la fin du secondaire… »

Le jour J -ou le soir S, c’est selon, nous sommes tous montés dans l’autobus jaune 48 places qui nous a emmenés dans le Far-North. On débarque. Le chapiteau fait trois centimètres carrés. Des inconnus se partagent les rares bières destinés aux frais diplômés. Quelques filles cherchent les bécosses, sans succès. Une d’elle demande à Simon si elle peut utiliser celles du chalet.

« -Non, personne ne peut entrer dans le chalet, désolé.
-Mais t’avais dit qu’il y aurait des toilettes! On fait quoi,  nous, jusqu’à temps que le bus reviennent nous chercher? »

Ce que la pauvre adolescente ne savait pas, c’est que l’autobus ne viendrait jamais nous chercher. Simon l’avait réservé pour l’aller seulement. Ha.

Faque on est pris ici?

Oué.

Sans toilettes?

Oué.

Sans bière?

Oué.

Ha ben.

C’est le souvenir que j’ai gardé du gars qui votait du bon bord en 2006. ***

Aujourd’hui, ça fait six ans que les conservateurs règnent à Ottawa. Six ans que j’accueille chacune de leurs décisions avec appréhension. Six ans minoritaires, mais six ans quand même.

C’est connu, la stratégie électorale conservatrice est de « diviser pour mieux régner ». Flatter les bonnes personnes aux bons endroits, pour se garder le privilège d’asseoir leur gros cul sur le banc des dirigeants.

Je suis, bien sûr, encore très naïve, mais je ne peux m’empêcher d’être dégoûtée devant ce genre de mentalité. On ne changera pas les conservateurs. Est-ce qu’on pourra changer la mentalité de ceux qui les élisent? Pas sûre non plus.
Le statut quo de ma génération face à la politique est la cerise sur le sundae de mon tourment. Bien entendu, il existe des jeunes allumés, essayant de prendre leur société en main, essayant d’agir sur leur milieu, sur leur futur. Seulement, nous sommes trop nombreux à regarder le bateau passer en nous disant « quel dommage ».

Aujourd’hui, ça fait cinq ans et demi que je n’ai pas vu Simon. La prochaine fois que je le verrai, je n’oublierai pas de le féliciter pour les coupes en culture, l’abandon de Kyoto et la perte du siège du Canada au Conseil de Sécurité. Je ne nommerai que ceux-là, car  en 2006, c’est à ça que toutes mes craintes d’adolescente hippie se limitaient (faut être honnête, peut-être que lui aussi a eu peur quand ils ont parlé de rouvrir le débat sur l’avortement).

Je ne lui parlerai pas de prorogation, car à cette époque, seule Marie-Éva de Villers savait ce que ça voulait dire.

Et puis, peut-être que c’est ce que Simon entendait par « avancer ».

Envoyons d’l’avant!

Je me sens, après six ans de gouvernement conservateur, comme une adolescente qui espère encore le gros autobus jaune sur le chemin du Lac Violon. Avec une maudite grosse envie de pisser.

« Tiens, ta baballe, Nation distincte dans un Canada uni, attrappe! »

*SI je dis « Nom fictif », puis que je laisse le vrai nom, est-ce que tout le monde va penser que c’est un nom fictif, et que si la personne intéressée le lit, elle ne va même pas se reconnaître même si tous les faits concordent, et que, donc, c’est doublement efficace? Non? ha. Bon.

**Là, j’ai l’air vraiment « hot », mais on avait un uniforme scolaire, donc, les chemises étaient toutes bleues.

***On avait 16 ans, donc, en vérité, on ne  votait pas VRAIMENT. Mais, quand même, on a simulé des élections! Hééé!

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