Sacré Coeur

7 Juil

Normalement
je ne me serais pas arrêtée pour écouter Mike
mais deux jours plus tôt
au restaurant
ma mère m’avait dit

« Souvent, j’ai l’impression que tu m’en veux de t’avoir mise au monde. »

Je n’avais rien su répondre
pendant que ma peau s’effondrait sur elle même
que mes poumons s’aspiraient
que mon estomac s’avalait
et que ma bouche ravalait son souffle.

Ce gouffre que je portais
se révélait
comme on tire la nappe d’une table
d’un geste net et rapide
entraînant tout sur son passage.

Pas de magie
que des débris
comme une honte
comme une mort
comme rien.

C’est une dame qui avait tranché le silence
elle venait de régler sa note
et s’était dirigée vers moi
en me tendant une main qui n’était pas vide
et en attendant que je remplisse la mienne.

Une carte laminée
presque rouillée autour du trou d’où elle avait été accrochée
coupée d’avoir aussi été encadrée
un message scotché derrière
visiblement usé.

Elle avait prononcé des paroles
que je percevais à peine à travers mon brouillard
qui disaient que j’étais vue
à travers ses yeux
Ses yeux.
 

 
Elle m’avait dit de lire le verso quand je voulais
si je le voulais
et était repartie aussitôt
parce que j’avais déjà le visage entre les mains
achevée.

Le lendemain
le chat des voisines avait commencé à se glisser chez moi
par la porte ouverte du balcon
passé je ne sais comment de l’un à l’autre
il avait visiblement peur de moi mais revenait quand même.

En l’observant
je me suis demandé pourquoi avoir un enfant et pas un chat
ce que l’on pouvait offrir de plus qu’un chat
sinon une vie plus longue que ce dont un chat serait capable
et puis j’ai lu la carte.

« À tous les enfants de la terre, à tous ceux qui recevront l’image du Cœur d’Accueil de mon Fils Jésus Christ, et je m’adresse surtout à mes enfants qui ont beaucoup de difficultés à croire, et même à ceux qui ne croient même plus qu’il existe un Dieu, je vous demande de poser cette image sur votre cœur et de la regarder. Vous vivrez de grands changements dans tout votre cœur et dans votre vie. Portez-la sur vous ! Cette image porte beaucoup de puissance, elle porte toutes les puissances du Royaume de votre Père. […] Moi, votre Mère, je vous le dis : vos cœurs deviendront comme un soleil brûlant. Vous deviendrez des êtres nouveaux, remplis d’espérance, d’amour et de paix. […] »

On m’a déjà dit
et même souvent
ne pas savoir me lire
mais on me repère toujours
au vide.

Normalement
je ne me serais pas arrêtée pour écouter Mike
je ne l’aurais pas regardé
j’aurais marmonné
désolée.

Mais ce matin-là
ce n’est pas Mike que j’ai d’abord vu
c’est ce qu’il avait dans ses mains
pas la poignée de livrets
mais la phrase écrite dessus.

ARE YOU PREPARED FOR DEATH ?

Je ne sais pas ce qui m’a fait m’arrêter net
peut-être le chat
cette dame
ma mère
ou ce Coeur-d’Accueil-de-Jésus-Don-du-Père-Tout-Puissant.

Mike n’était encore qu’un inconnu
mais je l’ai écouté
pas ce qu’il disait
mais comment
cette ferveur que je n’avais pas.

Jamais
pour quoi que ce soit
je n’avais eu cette conviction
que Mike disait être la foi
qui empêche de mourir après la mort.

Je lui ai demandé si cette autre mort
elle ne survenait pas plus tôt
si cette pire des morts
on ne pouvait pas vivre dedans
il m’a dit non.

Il avait tort
mais je n’ai pas osé le lui dire
alors j’ai hoché la tête
alors qu’il me disait que la vie n’en était simplement pas une
unless you’re born again.

Je ne comprenais pas
comment on pouvait se soucier
de naître encore
alors que la naissance était déjà suffisante
pour une vie.

Ses explications n’avaient aucun sens
pour la rationnelle que j’étais
pour le gouffre que je portais
mais j’aurais tant aimé croire en quelque chose
autant que lui.

Il m’a demandé si je croyais être une bonne personne
j’ai répondu
I doubt it
désamorçant ce qu’il avait prévu me dire
pour me contredire.

C’est alors qu’il m’a dit s’appeler Mike
et que je lui ai dit mon nom
et comme je ne pouvais plus me cacher
je lui ai dit
la vérité.

Mon baptême
ma première communion
mon pardon
ma confirmation
mon apostasie.

Il a dit
oh
et je ne pourrais décrire ce qu’il avait dans les yeux
car je ne connais pas le mot pour ça
s’il existe.

Il m’a parlé de son église
if you are perfect, it’s not for you
j’ai dit
I like that
parce que ce n’était pas un mensonge.

Il a sorti un cahier de son sac
il a parcouru ses pages pour en trouver une
vierge
mais il était rempli d’écriture
des Écritures.

J’ai pensé à mes cahiers
vierges
à combien j’aimerais avoir foi
en l’écriture
mon écriture.

Il a écrit le nom de son église
et me l’a arraché
I will keep that
je n’ai pas dit
je n’irai pas.

Il ne m’a pas donné le dépliant
ARE YOU PREPARED FOR DEATH ?
mais un autre
il m’a dit
it’s better for you.

ARE YOU GOOD ENOUGH TO GO TO HEAVEN ?

Quand je l’ai accepté
je n’ai pas osé lui demander
ce qu’il voulait dire
que j’étais suffisamment préparée pour la mort
ou plutôt que je n’en avais pas besoin?

Il m’a dit
nice to meet you
il m’a tendu la main
je l’ai serrée fermement
elle était flasque.
 
 

La Lucidité

9 Mai Manif-1030162

Je suis étudiante en théâtre à l’UQAM. Je veux faire de mon écriture un métier. Pas besoin de souligner à quel point je suis habituée de me faire taxer de rêveuse par des proches (et moins proches) qui croient se concentrer sur « les vraies affaires ».

Nous, étudiants en grève, avons essuyé plus souvent qu’autrement de grinçantes injures. J’ai même lu, aujourd’hui, des commentaires ahurissants à propos de la photo de cette jeune femme qui a eu les dents cassées par des armes policières, vendredi dernier, à Victoriaville. Entre les habituels « Elle aurait dû rester chez elle » et autres « Qu’elle assume », se glissaient des allusions peu subtiles à certaines méthodes de profilage utilisées à cette époque sombre que fut l’occupation nazie pendant la Seconde Guerre mondiale. Certains commentateurs n’ayant pas réduit l’accès de leur profil Facebook, il était à la portée de tous de découvrir que plusieurs faisaient partie des Forces armées Canadiennes.

Je ne sais pas si ça veut dire quelque chose.

Je ne sais pas.

Mais les injures, bof, vous savez, on est capable d’en prendre. Ce qui fesse le plus, c’est lorsqu’on se rend compte que chacun de nos efforts d’éveil est assommé par le gourdin de la « raison ».

Quand j’ai pris connaissance, la semaine dernière, de la plus récente sortie des « Lucides », demandant un retour en classe immédiat, je me suis retrouvée à mi-chemin entre le rire et la nausée. La lucidité est un combat de tous les instants contre la facilité et le confort. Il faut garder les yeux ouverts, rester en tout temps conscient de notre destin d’humain, de la réalité sauvage de notre société. Comme le disait John Lennon : « Living is easy with eyes closed ».

Je ne crois pas qu’il y ait de vérité universelle. Toutefois, l’apprentissage du doute m’a permis de mieux reconnaître le mensonge. La lucidité ne peut naître que lorsque le doute nous a permis d’éprouver la solidité de toutes nos certitudes afin d’y débusquer nos illusions.

Lucides, les « Lucides »? Bof. Au mieux, les « Lucides » sont simplement terre-à-terre. Les gens lucides savent reconnaître une réalité d’une opinion, ils creusent les débats jusqu’à leur noyau, puis creusent le noyau, même s’ils devaient, au terme de cette quête, réaliser que ce qu’ils croyaient noir et en fait blanc.

Les « Lucides », les gens « raisonnables », les défenseurs de « la juste part », de « l’ordre », me font penser à des médecins qui soigneraient les symptômes d’une maladie sans en chercher les causes.  Les limites de leur univers ne sont pas celles de la réalité humaine, de la réalité sociale de notre époque; ce sont celles du système, de la machine (n’ayons pas peur des mots) qui nous mène à vive allure vers un horizon qui semble bouché.

Imaginons que le Québec est un train, qui file à vive allure. Lorsqu’on est dans le train, et qu’on ne sait pas où on va, on est content d’avancer. Lorsqu’on sait qu’on va dans un ravin, on peut se dire que peu importe ce que l’on fait, la voie ferrée est déjà posée, la locomotive est trop loin, nous n’y pouvons rien. Voilà peut-être l’équivalent du cynisme.

Sauf qu’on peut aussi se dire qu’on devrait arrêter le train, deux minutes, le temps de voir s’il n’y a pas une autre voie, un autre train, le temps de se demander si on a vraiment besoin d’avancer si vite, si on a vraiment besoin d’un train, finalement.

Le problème, c’est qu’on nous dit qu’il ne faut jamais que le train ralentisse, que sa vitesse doit croître encore et encore.

Et l’autre problème, plus grave encore, c’est qu’on y croit, sans même se poser la question.

On l’a dit, on l’a redit : cette grève n’est pas une bataille pour quelques sous. C’est une croisade contre le statu quo, celui qui nous fait avancer jour après jour en équilibre sur un château de cartes. C’est une quête de lumière et de clarté qui s’étend des redevances minières à la langue de bois des médias. Si nous sommes encore dans les rues après trois mois, c’est parce que nous ne voulons pas laisser gagner la violence, la peur et le déni de l’évidence. Nous sommes une jeunesse qui n’a plus rien à faire de la facilité.

Une dernière chose : on parle beaucoup des conséquences de cette grève sur les étudiants, sur la jeunesse. Je ne suis pas trop inquiète pour nous. Nous avons démontré une force hors du commun dans les trois derniers mois. Par contre, si j’étais policière, je ferais pression sur le gouvernement pour qu’il négocie. C’est eux qui seront les grands perdants de ce printemps : à force de répression, ils ont fait germer une génération de citoyens ayant perdu toute confiance en les représentants de l’ordre. Et vous savez quoi? Je trouve que c’est une bonne nouvelle. Il faut toujours garder le doute en alerte devant l’ordre et le pouvoir.

À la prochaine manif!

photo: dominic morissette

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